La Chambre africaine de l’énergie salue le rejet, par la Cour de justice de l’Afrique de l’Est, du recours contre l’EACOP. Si la décision conforte la souveraineté africaine, elle met également en lumière un clivage persistant entre impératifs de développement, pressions internationales et réalités locales.
Par S. Méhalla
La décision de la Cour de justice de l’Afrique de l’Est offrant un feu vert décisif au projet EACOP est présentée par la Chambre africaine de l’énergie comme un tournant historique. Un communiqué insiste sur la souveraineté, l’industrialisation et la lutte contre les «guerres juridiques» menées par des ONG étrangères. Cette rhétorique, désormais familière dans le champ énergétique africain révèle pourtant un paysage beaucoup plus complexe que le récit binaire opposant “développement africain” et «ingérences occidentales».
D’un côté, l’AEC soulève une réalité indéniable : les pays d’Afrique de l’Est souffrent d’un déficit énergétique chronique, frein majeur à la croissance, à l’emploi et à la diversification économique. Dans les zones rurales de Tanzanie ou d’Ouganda, la promesse d’un pipeline capable de générer activités, routes, services et revenus locaux n’est pas abstraite : elle répond à des besoins urgents et tangibles. La dénonciation d’une contestation extérieure, souvent perçue comme paternaliste, trouve un écho d’autant plus fort que l’Occident continue de développer ses propres infrastructures fossiles tout en exigeant sobriété et transition accélérée pour les autres.
Mais l’analyse critique impose un constat plus nuancé. L’EACOP, au-delà de sa dimension stratégique, cristallise des enjeux lourds : risques environnementaux majeurs, incertitudes sur les compensations foncières, dépendance à une économie pétrolière dont la viabilité à long terme interroge à l’heure de la transition mondiale. Le communiqué balaie ces préoccupations en opposant une vision héroïque du développement, mais n’aborde jamais le fond du problème : comment garantir que les bénéfices annoncés profiteront réellement aux populations, plutôt qu’aux seuls opérateurs ou à des élites politico-économiques ? La souveraineté ne se mesure pas uniquement au rejet de pressions extérieures, mais aussi à la capacité de maîtriser ses propres chaînes de valeur, de protéger ses écosystèmes et d’assurer une gouvernance transparente.
La majeure partie du texte n’a pas abordé l’absence totale de réflexion sur la trajectoire énergétique du continent. L’AEC présente les litiges comme des obstacles idéologiques, jamais comme un révélateur de failles en matière d’évaluation environnementale, d’écoute des communautés ou de planification climatique. Or, le défi africain , ce n’est pas s’affranchir de l’Occident pour reproduire son modèle fossile ; c’est créer une voie autonome, hybride, pragmatique, misant à la fois sur les hydrocarbures disponibles et sur l’investissement massif dans le renouvelable. L’EACOP peut s’inscrire dans une stratégie de transition si, et seulement si, elle s’accompagne d’un cadre clair de redistribution, de régulation et de montée en compétence locale.
Ainsi, la décision de justice marque un moment politique fort. Mais la victoire célébrée par la Chambre africaine de l’énergie ne doit pas masquer les exigences de transparence, de durabilité et de justice sociale indispensables pour transformer un pipeline en véritable levier de souveraineté. L’Afrique n’a pas besoin d’être protégée des ONG occidentales : elle a besoin d’être protégée des solutions simplistes. Le développement énergétique ne sera souverain que s’il est inclusif, maîtrisé et orienté vers l’avenir.
S. M.
