Politologue et enseignant émérite à la faculté des sciences politiques d’Alger, le Dr Mustapha Bourzama est revenu dans cet entretien qu’il nous a accordés sur la crise diplomatique entre Alger et Paris ainsi que sur la situation à Ghaza qui révèle des tensions profondes et complexes.
Les relations entre l’Algérie et la France sont marquées par un passé tumultueux, tandis que la situation à Ghaza soulève des questions d’ordre humanitaire, de droit et de justice. Au passage, il ne pouvait taire l’arraisonnement du navire humanitaire «Madleen» qu’il considère comme «un acte de piraterie organisé». Entretien.
Cresus : Depuis que la France, par la voix de son président, a fait sienne la thèse de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, la crise entre Alger et Paris a atteint un niveau jamais égalé depuis l’indépendance en 1962. Quelles sont à votre avis les causes profondes de cette crise ?
Dr Mustapha Bourzama : En réalité, la crise entre les deux pays n’est pas née suite à cette déclaration mais existe depuis bien longtemps. Je m’explique: Depuis l’accession du président Abdelmadjid Tebboune à la magistrature suprême en 2019, il a entamé son mandat par de profondes réformes qui ont permis à l’Algérie de construire l’Etat des institutions, aux citoyens de reprendre confiance en les institutions de l’Etat et à la diplomatie algérienne de renouer avec son statut, ainsi que d’impulser un véritable dynamisme économique. Il a également mis fin pour toujours à la présence paternaliste de l’ancien colonisateur, dès lors que si un Etat devait négocier avec l’Algérie sur un quelconque projet, il lui fallait directement ou indirectement passer par Paris. En affirmant dans ses déclarations que l’Algérie était souveraine dans ses décisions et libre de choisir le modèle économique adapté à ses caractéristiques et aux aspirations de son peuple, le président Abdelmadjid Tebboune a réussi à mettre la France hors circuit notamment lorsqu’il soulignait que nous sommes maîtres chez nous et c’est à nous de choisir le modèle économique le plus approprié, sur la base des principes gagnant-gagnant et d’égal à égal avec tous ceux qui souhaitent traiter avec l’Algérie à l’avenir.
Et c’est la multiplication des partenaires (Chine, Italie, Turquie, Qatar et certains pays d’Amérique du Sud) qui a fait que l’ancien colonisateur se sente boudé et lâché. De plus, le retour fracassant de la diplomatie algérienne qui a renoué avec son statut après avoir été longtemps absente et son aura retrouvée dans les forums internationaux a permis à l’Algérie de s’imposer et de choisir avec qui traiter. Tout cela a fait que la France, qui fait face à une crise multidimensionnelle, ne pouvait rester les bras croisés en décidant de mettre sur pied un gouvernement formé en grande partie de ministres affiliés à l’extrême-droite revancharde et haineuse à l’égard de l’Algérie. En quelques mots, notre pays qui a prouvé au monde entier sa détermination à ne faire aucune concession sur ses principes et ses positions immuables a grandement gêné la France, d’où son attitude à alimenter sournoisement la crise qui dure encore.
63 ans après l’indépendance, qui, à votre avis, a besoin de l’autre ?
Il est clair qu’aujourd’hui, c’est la France qui a besoin de nous et pour preuve le dernier rapport du FMI a prévu un ralentissement économique en France pour 2025 avec une croissance du PIB de 0,6%. De plus, le même rapport a évoqué une crise économique et sociale sans précédent.
En revanche, l’Algérie, sous la direction du président de la République, Abdelmadjid Tebboune, est sur la bonne voie, en consolidant son indépendance politique à travers une indépendance économique.
C’est dire que présentement, l’Algérie peut se passer aisément de la France et ce, dans tous les domaines.
Comment la crise diplomatique qui semble s’éterniser entre les deux pays pourrait-elle affecter notre communauté résidant en France qui compte plus de 6 millions d’Algériens ?
Dans les années 1960, la France avait fait appel à la main-d’œuvre algérienne pour répondre à une forte demande de travailleurs suite à la croissance économique de l’époque. Un accord , signé en 1968, a permis de faciliter l’arrivée en masse de cette main-d’œuvre, en définissant les modalités d’entrée, de séjour et d’emploi des Algériens en France.
Ainsi, les travailleurs algériens ont joué un rôle essentiel dans la croissance économique française, souvent dans des métiers difficiles ou non attractifs pour la main-d’œuvre locale.
C’est pourquoi la France ne doit pas oublier que l’Algérie a aidé la France, en particulier dans les secteurs du bâtiment et de l’automobile et aujourd’hui, faut-il le préciser, entre 30% et 40% du corps médical exerçant dans l’Hexagone sont d’origine algérienne. Et je vous laisse le soin d’imaginer la catastrophe sanitaire si toutes ces blouses blanches venaient à quitter la France.
C’est pour vous dire qu’une crise latente entre les deux pays pourrait avoir des répercussions négatives, pour ne pas dire dangereuses, pour l’économie française, alors que l’Algérie peut se passer aisément de la France dans tous les domaines.
Passons si vous le permettez au drame que subit au quotidien le peuple palestinien. Pourquoi, selon vous, l’armée sioniste s’obstine-t-elle à barrer la route à l’acheminement des vivres et de l’aide humanitaire vers la bande de Ghaza ?
Il faut tout d’abord savoir que si l’entité sioniste n’était pas ouvertement soutenue par certains pays d’Europe et surtout par les USA qui affirment ouvertement que le gouvernement du sanguinaire Netanyahou recevra tout ce dont il a besoin, en argent et en armes sophistiquées, pour soutenir ses attaques contre le peuple palestinien, les choses auraient été autres.
Il faut savoir également que pour ceux qui doutent encore de l’intention de l’entité sioniste de détruire le peuple palestinien à Ghaza, cette famine provoquée en apporte la preuve ultime. Et si le blocus humanitaire et commercial devait se poursuivre, le pire scénario pourrait advenir, conduisant au non-accès à des denrées, à l’eau, aux médicaments et à d’autres éléments nécessaires à la survie.
Le navire humanitaire «Madleen» qui transportait notamment l’eurodéputée franco-palestinienne Rima Hassan et la militante suédoise Greta Thunberg a été arraisonné par l’armée sioniste, dans la nuit du dimanche à lundi, dans les eaux internationales, lesquels ont arrêté les membres de l’équipe. Quelle est votre lecture ?
De toute manière, il fallait s’attendre à cet acte de piraterie organisé. Par cet agissement, et fidèle à sa politique de sauvagerie, l’armée sioniste s’est attaquée à un navire humanitaire qui avançait dans les eaux internationales, autrement dit dans une zone qui n’appartient à aucun Etat. L’entité sioniste n’avait donc aucune légitimité pour intervenir. De plus dans ce navire, il n’y avait ni armes ni soldats. Il y avait juste des vivres, du lait pour bébés et des médicaments. Et pourtant, l’armée sioniste a bloqué ce navire et menacé de représailles ses occupants au mépris de la convention de Genève qui dans son article 23 impose l’obligation de laisser passer les secours destinés aux civils. Ce n’est pas une faveur, c’est une obligation.
C’est pourquoi, j’appelle cela un acte de piraterie organisé. Le navire «Madleen» a été intercepté mais c’est le droit international qui a coulé. Car l’entité sioniste navigue en toute impunité.
Interview réalisée par Ferhat Zafane
Intestins :
-«Une crise latente entre les deux pays pourrait avoir des répercussions négatives, pour ne pas dire dangereuses, pour l’économie française, alors que l’Algérie peut se passer aisément de la France dans tous les domaines».
-«Le retour fracassant de la diplomatie algérienne qui a renoué avec son statut après avoir été longtemps absente et son aura retrouvée dans les forums internationaux a permis à l’Algérie de s’imposer et de choisir avec qui traiter».
-«Notre pays qui a prouvé au monde entier sa détermination à ne faire aucune concession sur ses principes et ses positions immuables a grandement gêné la France, d’où son attitude à alimenter sournoisement la crise qui dure encore».
– «Le navire «Madleen» a été intercepté mais c’est le droit international qui a coulé. Car l’entité sioniste, navigue en toute impunité».