Tous ses dehors techniques, le Nuclear Weapons Ban Monitor est un document implacable. Il ne recense pas seulement des signatures, des traités et des positions diplomatiques. Il met à nu une hypocrisie mondiale, celle d’un ordre international qui proclame la paix, mais continue de tolérer, d’organiser et parfois de glorifier la menace nucléaire.
Il faut lire ce document pour ce qu’il est réellement. Non pas un simple relevé statistique, mais un acte d’accusation feutré contre l’ordre stratégique contemporain. Le Nuclear Weapons Ban Monitor dresse l’état des lieux de 197 États appelés à rejoindre l’architecture juridique mondiale du désarmement et de la non-prolifération. Mais au-delà de l’inventaire, c’est une vérité politique brutale qu’il expose : le monde continue de vivre sous la domination d’une logique de terreur que les puissants n’ont jamais vraiment voulu abolir.
Le rapport classe les États selon leur attitude face au Traité sur l’interdiction des armes nucléaires. États parties, signataires, soutiens, hésitants, opposants : cette typologie a l’air neutre. Elle ne l’est pas. Elle dessine en creux la géographie d’un affrontement moral et stratégique. D’un côté, des pays qui considèrent que l’arme nucléaire doit être bannie au nom du droit, de la survie collective et d’une certaine idée de la civilisation. De l’autre, les puissances dotées et leurs protecteurs, qui s’abritent derrière le vocabulaire de la dissuasion pour préserver un privilège militaire exorbitant.
Car le nucléaire n’est pas seulement un instrument de guerre. Il est devenu, dans l’ordre international, le sceau d’une inégalité institutionnalisée. Les puissants s’en réservent la possession, au nom de leur sécurité. Les autres se voient rappeler à la discipline, au droit, à la retenue. Ainsi se déploie la grande hypocrisie nucléaire. Ce qui serait monstrueux pour les uns demeure stratégique pour les autres. Ce qui serait jugé illégitime dans les périphéries continue d’être présenté comme rationnel dans les centres de puissance.
Le mérite du Monitor est justement de faire tomber ce rideau de langage. Il rappelle que la question nucléaire ne se réduit ni à des ogives comptabilisées ni à des doctrines de défense rédigées dans le jargon des chancelleries. Elle touche au cœur du contrat international. Peut-on sérieusement parler d’ordre fondé sur des règles quand une poignée d’États conserve le droit pratique de menacer l’humanité entière ? Peut-on invoquer la stabilité alors même que l’équilibre repose sur la possibilité assumée d’une destruction massive ?
Le rapport s’inscrit aussi dans une vision plus large. Il ne regarde pas seulement le TPNW. Il embrasse tout l’édifice juridique lié aux armes de destruction massive. Traité de non-prolifération, zones exemptes d’armes nucléaires, interdiction complète des essais, accords de garanties avec l’AIEA, conventions sur les armes biologiques et chimiques. Autrement dit, il montre que le combat pour le désarmement ne relève pas du vœu pieux, mais d’une construction juridique concrète, patiente et universelle. Le droit existe. Les normes existent. Les mécanismes existent. Ce qui manque, ce n’est pas le cadre. C’est la volonté politique des États les plus armés.
Et c’est là que le document devient dérangeant. Car il vient contester le récit officiel des puissances nucléaires, qui prétendent œuvrer à la paix tout en modernisant leurs arsenaux. Elles parlent de sécurité, mais raffinent leurs moyens de destruction. Elles invoquent la retenue, mais consolident leurs doctrines de frappe. Elles disent prévenir la guerre, alors même qu’elles entretiennent les instruments de l’apocalypse. Le monde nucléaire n’a jamais vraiment renoncé à sa propre barbarie. Il l’a seulement recouverte d’un langage technique.
Dans ce contexte, le Nuclear Weapons Ban Monitor joue un rôle politique essentiel. Il retire aux États dotés le monopole du récit stratégique. Il redonne de la visibilité aux pays non nucléaires, aux sociétés civiles, aux mouvements de désarmement, à tous ceux qui refusent que l’humanité continue de vivre sous la tutelle d’armes dont l’usage signerait la faillite définitive du politique. Il rappelle une évidence que la realpolitik s’acharne à étouffer : aucune paix durable ne peut reposer sur la menace d’extermination.
Le plus grave, sans doute, est ailleurs. À force de parler de dissuasion, d’équilibres et de crédibilité nucléaire, le monde a fini par banaliser l’impensable. Il s’est accoutumé à l’idée qu’une poignée d’États puissent conserver, moderniser et légitimer des arsenaux capables de pulvériser des peuples entiers. Cette accoutumance est le vrai scandale de notre temps. Elle marque moins la force de la civilisation que sa fatigue morale.
Voilà pourquoi ce rapport compte. Parce qu’il ne se contente pas d’aligner des positions diplomatiques. Il expose un partage fondamental, celui qui oppose le camp du droit au camp de la peur, le camp de l’abolition au camp du privilège stratégique. En cela, il agit comme un révélateur. Il montre que la bataille nucléaire n’est pas uniquement militaire, elle est d’abord politique, juridique et éthique.
Le monde aime se dire lucide. Il devrait surtout avoir le courage de se regarder en face. Tant que l’arme nucléaire restera tolérée comme attribut de puissance, la paix restera un discours mutilé. Et tant que les grands États continueront de s’exonérer de l’idéal qu’ils prescrivent aux autres, le désarmement demeurera une promesse suspendue, toujours proclamée, toujours différée.
Ce que dit le Nuclear Weapons Ban Monitor
Le Nuclear Weapons Ban Monitor est un rapport annuel de la société civile consacré à l’état des politiques nucléaires mondiales, à l’évolution des arsenaux et au suivi de la mise en œuvre du Traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TPNW). Il couvre 197 États éligibles à l’architecture juridique mondiale du désarmement : les 193 États membres de l’ONU, les deux États observateurs — le Saint-Siège et l’État de Palestine — ainsi que les îles Cook et Niue.
Le rapport classe chaque pays selon sa position face au TPNW : États parties, signataires, autres soutiens, pays indécis ou États opposés. Chaque fiche nationale recense aussi la participation aux principaux instruments internationaux liés au désarmement et à la non-prolifération : Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP), traités de zones exemptes d’armes nucléaires, Traité d’interdiction complète des essais nucléaires (CTBT), accords de garanties et protocoles additionnels avec l’AIEA, ainsi que les conventions sur les armes biologiques et chimiques.
Au-delà de l’inventaire juridique, le Monitor fournit une lecture politique de l’état du désarmement mondial. Il met en lumière les rapports de force diplomatiques, l’évolution des arsenaux nucléaires, les résistances au désarmement et les limites de l’ordre international face aux armes de destruction massive. En somme, il s’agit d’un outil de référence pour mesurer, pays par pays, l’écart entre les engagements proclamés et la réalité stratégique.
États-Unis : la fiche nationale type du Ban Monitor
Les États-Unis sont classés parmi les États opposés au Traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TPNW). Le Ban Monitor rappelle que Washington a boycotté les négociations de 2017 sur ce traité, aux côtés des autres puissances nucléaires, et qu’il a voté contre les résolutions annuelles de l’Assemblée générale de l’ONU relatives au TPNW, y compris en 2025.
Sur le plan capacitaire, le rapport indique que les États-Unis disposent du deuxième arsenal nucléaire mondial, d’une taille comparable à celui de la Russie. Au début de 2025, l’inventaire total est évalué à 5 277 ogives, dont 1 577 ogives retirées et 3 700 disponibles à l’emploi. Le rapport chiffre également la puissance cumulée estimée à 894,7 mégatonnes, soit l’équivalent de 59 644 bombes d’Hiroshima.
Sur le plan juridique, la fiche précise que les États-Unis ne sont pas partie au TPNW, mais qu’ils sont partie au Traité sur la non-prolifération (TNP) depuis 1970. Ils ont signé le Traité d’interdiction complète des essais nucléaires (CTBT) en 1996, sans le ratifier. Le pays n’est partie à aucune zone exempte d’armes nucléaires, n’ayant adhéré qu’à un seul des cinq protocoles de garanties négatives de sécurité, et il applique avec l’AIEA un accord de garanties de type “offre volontaire”.
Le Ban Monitor relève aussi plusieurs éléments politiques récents. Lors du débat général de la 80e session de l’Assemblée générale de l’ONU en septembre 2025, Donald Trump a déclaré vouloir un arrêt du développement des armes nucléaires, en soulignant qu’un usage de ces armes pourrait signifier la fin du monde tel qu’on le connaît.
Mais, en octobre 2025, il a aussi annoncé une reprise des essais nucléaires américains, même si, selon le rapport, aucune explosion d’essai n’avait encore eu lieu à la date de publication de la fiche. Enfin, le Ban Monitor note qu’en février 2026, le traité New Start entre Washington et Moscou a expiré sans successeur prévu, mettant fin au dernier grand cadre bilatéral de maîtrise des armements entre les deux principales puissances nucléaires.
Le rapport formule enfin plusieurs recommandations à l’adresse de Washington : reconnaître que la dissuasion nucléaire n’est pas une solution durable, respecter pleinement l’obligation de désarmement prévue par l’article VI du TNP, adhérer d’urgence au TPNW, coopérer avec les États parties au traité, et ratifier le CTBT.
Algérie
Signataire du TPNW depuis le 20 septembre 2017, mais non encore ratifiante. Partie au TNP depuis 1995, au CTBT depuis 2003 et au Traité de Pelindaba depuis 1998. Présente comme observateur aux réunions des États parties au TPNW, l’Algérie plaide pour faire du désarmement nucléaire une priorité et rattache sa position à la mémoire des essais nucléaires français dans le Sahara. Le Ban Monitor l’exhorte à ratifier le traité d’interdiction.
Par rédacation de Crésus
