Le ministre d’État, ministre des Affaires étrangères, Ahmed Attaf, a accordé un entretien dense à la chaîne AL 24 News, livré depuis le siège du ministère, dans un contexte géopolitique chargé.
Synthèse Samir MÉHALLA
L’examen du dossier du Sahara occidental par le Conseil de sécurité des Nations Unies en octobre 2025 y a occupé le centre des échanges. Le ton du ministre fut à la fois précis et implacable : l’Algérie, dit-il, reste fidèle à la légalité internationale, au principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, et refuse toute tentative marocaine d’imposer une «solution unique» en dehors du cadre onusien.
Attaf a rappelé que le Conseil de sécurité consacre traditionnellement deux sessions annuelles à la question sahraouie : en avril pour évaluer la MINURSO, et en octobre pour renouveler son mandat. Cette année, explique-t-il, le Maroc a cherché à transformer ce moment technique en un véritable coup de force politique.
Trois objectifs guidaient Rabat : redéfinir le mandat de la MINURSO, enterrer définitivement le référendum d’autodétermination, et imposer le plan d’autonomie marocain comme seule issue au conflit.
«Le Maroc a voulu inscrire dans la résolution la reconnaissance implicite de sa souveraineté sur le territoire», résume le chef de la diplomatie algérienne. Mais les efforts conjoints de plusieurs États, dont l’Algérie, ont empêché cette dérive : «La référence à la souveraineté marocaine a été reléguée au préambule, sans portée juridique. Dans le dispositif lui-même, elle a disparu.»
Un projet déséquilibré, rectifié par la diplomatie
Le ministre décrit en détail le cheminement du texte : le draft zéro, présenté par le Maroc et ses soutiens, limitait la durée du mandat de la MINURSO à trois mois, en vue d’en modifier l’objet. Il plaçait le droit à l’autodétermination «dans le cadre du plan d’autonomie marocain», réduisant ce principe universel à une option nationale.
Face à ce texte jugé «trop partial, trop déséquilibré», huit pays membres du Conseil de sécurité — de tous les continents — ont présenté des amendements. L’Algérie, explique Attaf, a joué un rôle décisif dans cette révision collective. Le texte final, adopté sous la référence 2997, rétablit l’équilibre : la MINURSO conserve son mandat, le droit à l’autodétermination demeure lié à la Charte des Nations Unies, et le plan marocain devient une option parmi d’autres.
«Nous étions à deux doigts de voter pour la résolution», confie le ministre, «il suffisait d’enlever la mention, même symbolique, de la souveraineté marocaine dans le préambule.»
Un principe fondateur : l’autodétermination
Au-delà du contexte, Attaf replace le débat dans une perspective historique : le droit à l’autodétermination n’est pas une clause technique, mais l’un des piliers du système onusien et de la diplomatie algérienne. Il rappelle que la résolution 1514 — celle qui a défini les modalités de décolonisation — doit son origine à la question algérienne portée devant les Nations Unies.
«Pourquoi faudrait-il qu’il existe un exceptionnalisme pour le Sahara ?» interroge-t-il, en évoquant les dix-sept territoires encore inscrits sur la liste des territoires non autonomes : Nouvelle-Calédonie, Bermudes, Tokelau, Gibraltar… «Tous sont éligibles au droit à l’autodétermination», insiste-t-il, «et le Sahara occidental ne peut être l’unique exception.»
Le plan marocain d’autonomie : une coquille vide
Attaf se montre particulièrement critique envers le projet marocain présenté depuis 2007. «Ce document de quatre pages ne peut décemment être appelé un plan», lance-t-il. Il le juge dépourvu de substance politique, d’architecture institutionnelle claire et de crédibilité internationale.
Plus encore, ajoute-t-il, «il n’a jamais été soumis au principal concerné : le peuple sahraoui.» Aucun des envoyés personnels du Secrétaire général de l’ONU n’a jamais considéré ce texte comme une base sérieuse de discussion : ni James Baker, ni Christopher Ross, ni Staffan de Mistura. «Même les représentants américains récents», précise le ministre, «admettent que le plan d’autonomie n’est plus le cadre exclusif du règlement.»
Les États-Unis, un rôle bienvenu mais encadré
Interrogé sur la nouvelle dynamique impulsée par Washington, Attaf se veut mesuré : l’implication américaine est «positive», dit-il, à condition qu’elle s’exerce dans le cadre onusien. «Les États-Unis souhaitent donner une impulsion, mais ils partagent notre conviction : la solution doit passer par les Nations Unies, non par des arrangements bilatéraux.»
Le ministre souligne que même les émissaires américains évoquent désormais la perspective d’un vote, terme lourd de sens dans la terminologie diplomatique. «C’est un signal que le référendum n’est plus un tabou», note-t-il, saluant la préservation «de tous les fondamentaux du règlement».
L’affaire du Sahara : la cohérence d’une doctrine
La position algérienne, rappelle Attaf, repose sur trois piliers :
- le respect du cadre onusien
- l’exercice du droit à l’autodétermination
- la recherche d’un accord politique entre les deux parties directement concernées — le Maroc et le Front Polisario.
«C’est à travers ces négociations que se conclura la paix», affirme-t-il, estimant que la résolution finale, malgré ses imperfections, «préserve l’essentiel».
Le dossier français : la diplomatie du recul
La seconde partie de l’entretien a abordé la question brûlante de la résolution votée à l’Assemblée nationale française, demandant la dénonciation de l’accord bilatéral de 1968 sur la circulation et le travail des Algériens en France. Attaf n’a pas dissimulé son étonnement : «Voir un pays aussi grand que la France utiliser l’histoire d’un autre pour des calculs électoralistes m’a peiné.»
Mais il a choisi la retenue : «C’est une affaire franco-française. Nous n’avons été saisis d’aucune notification officielle. Nous espérons ne rien voir venir.» Et de rappeler, sur un ton de précision juridique, que cet accord, loin d’être libéral, avait en réalité restreint les conditions de migration par rapport aux accords d’Évian. Quant aux chiffres évoquant un supposé coût de plusieurs milliards pour la France, il les balaie d’un revers : «Fantaisistes.»
L’Afrique, fibre naturelle de la diplomatie algérienne
En conclusion, Ahmed Attaf s’est étendu sur le renouveau du tropisme africain de l’Algérie depuis l’élection du président Abdelmadjid Tebboune. Ce retour à la profondeur africaine n’est pas, selon lui, un simple slogan, mais «une réalité ressentie et partagée».
«Le Président a une fibre africaine authentique» confie-t-il. «Il ne s’agit pas seulement de sentiment, mais d’action.» Il cite la Foire économique d’Alger, la relance des liaisons de fibre optique transsahariennes, la création de zones franches frontalières, et les partenariats avec plusieurs capitales du continent.
«Ce n’est pas de la diplomatie pour la diplomatie», insiste-t-il. «Le président suit personnellement chaque chantier.»
Une diplomatie de constance et de clarté
L’entretien se conclut sur une note de confiance et de méthode : loin des surenchères, la politique étrangère algérienne revendique la constance, la légalité et la fidélité à ses principes. En décryptant chaque mot d’Ahmed Attaf, on perçoit une ligne claire : défendre le droit international, préserver la dignité nationale, et replacer l’Algérie au cœur de son espace naturel, africain et multilatéral.
Un discours sans effets de manche, mais d’une rare cohérence, à l’image d’une diplomatie qui préfère les faits aux postures.
S.M.
