La Turquie veut devenir l’un des pôles du nouvel ordre mondial, entre Otan, Brics, Afrique et monde musulman. L’Algérie, elle, observe, coopère et calcule. Partenaire d’Ankara sans être satellite, Alger cherche à préserver son rang, son autonomie et son rôle sahélien. Analyse.
La Turquie ne se contente plus d’être un pays-pont entre l’Europe et l’Asie. Elle souhaiterait être une puissance-pivot.
Le mot est décisif.
Un pont sert aux autres.
Un pivot impose son axe.
Depuis deux décennies, Ankara a cessé d’attendre son rang dans l’antichambre européenne. Elle a compris que le monde qui vient ne sera plus ordonné autour d’une seule capitale, d’un seul camp, d’une seule monnaie, d’une seule vérité stratégique. Dans ce désordre qui ressemble à une recomposition, elle avance avec méthode, ambition et parfois brutalité.
La Turquie d’Erdogan joue sur tous les tableaux.
Elle reste membre de l’Otan, mais parle à Moscou.
Elle négocie avec l’Union européenne, mais regarde vers les Brics.
Elle vend des drones à des États africains, soutient des alliés en Libye, consolide sa présence en Somalie, cultive l’Azerbaïdjan comme un frère stratégique et tente de fédérer autour d’elle l’espace turcique, de l’Anatolie à l’Asie centrale.
Elle n’a pas encore créé un bloc.
Elle a créé mieux qu’un bloc rigide, un réseau. Un archipel d’influence où chaque île garde son drapeau, mais où Ankara cherche à devenir le port principal.
Faut-il parler de pays satellites de la Turquie ?
Le terme serait excessif s’il désignait une dépendance totale. Mais il serait naïf de nier l’existence de cercles d’influence. L’Azerbaïdjan, le Qatar, la Somalie, le gouvernement de Tripoli, certains régimes sahéliens, plusieurs États d’Asie centrale, des partenaires africains utilisateurs de drones turcs, tous participent, à des degrés divers, à cette diplomatie d’orbite souple. Ils ne reçoivent pas des ordres d’Ankara, mais ils entrent dans son champ magnétique.
Ce champ repose sur quatre instruments. La politique d’abord, avec une diplomatie présidentielle rapide, personnelle, transactionnelle.
L’économie ensuite, avec les entreprises de construction, le commerce, les infrastructures, l’énergie, les compagnies aériennes et les marchés africains.
La culture aussi, à travers les séries télévisées, les écoles, les bourses, les fondations, l’Islam sunnite, la mémoire ottomane et la puissance douce d’un pays qui sait séduire sans toujours intimider.
Le militaire enfin, avec les drones, les blindés, les bases, les formations, les accords de défense et une industrie devenue l’un des grands leviers d’influence turque.
La question centrale est donc la suivante : la Turquie veut-elle devenir le chef d’un nouveau pôle ?
Oui, mais pas au sens classique.
Elle ne veut pas forcément diriger une alliance fermée. Elle veut être le centre d’un monde intermédiaire. Un monde ni occidental ni anti-occidental. Ni russe ni atlantiste. Ni strictement islamique ni purement nationaliste. Un monde où les États moyens, frustrés par l’ordre ancien, cherchent une marge de manœuvre. Ankara se propose comme modèle. Un pays musulman, industriel, militaire, nationaliste, électoral, commercial, agressif quand il le faut, conciliant quand cela rapporte.
C’est ici que l’Algérie entre dans le tableau. La relation algéro-turque s’est densifiée en quelques années. Les visites présidentielles croisées, les conseils stratégiques, les accords économiques, les investissements, les objectifs commerciaux, tout indique une montée en gamme.
Mais Alger ne se voit pas dans l’orbite turque. Ce serait mal connaître sa diplomatie.
L’Algérie n’a pas traversé la colonisation, le non-alignement, les guerres régionales et les pressions géopolitiques pour devenir le satellite d’une autre puissance, fût-elle musulmane, amie et montante.
L’Algérie regarde la Turquie avec intérêt, aussi avec prudence. Elle y voit un partenaire utile pour diversifier ses alliances, attirer des investissements, renforcer certains secteurs industriels, desserrer l’étau de la dépendance européenne, équilibrer la présence chinoise, russe et occidentale.
Mais elle garde son propre logiciel et son ADN. Souveraineté, non-ingérence, refus des bases étrangères, équilibre des partenaires, centralité de la décision nationale.
Alger pourrait bien marcher avec Ankara. Elle ne marchera jamais derrière Ankara.
Les atouts algériens ne sont pas négligeables. Le gaz d’abord. Dans une Europe inquiète de sa sécurité énergétique, l’Algérie reste un fournisseur essentiel. Sa géographie ensuite. Elle regarde la Méditerranée, le Maghreb, le Sahara, le Sahel et l’Afrique.
Sa puissance militaire aussi, parmi les plus importantes du continent. Sa mémoire diplomatique enfin, forgée dans les luttes anticoloniales, les médiations africaines, la cause palestinienne et le non-alignement. L’Algérie n’est pas une puissance expansive à la manière turque. Elle est une puissance de profondeur, de frontière, d’équilibre et de verrouillage.
Le Sahel sera le vrai test. C’est là que les ambitions se croisent.
L’Algérie considère cet espace comme une profondeur vitale. Ce qui brûle à Kidal, Gao, Niamey ou Bamako finit toujours par projeter son ombre sur Tamanrasset, Bordj Badji Mokhtar ou
Tinzaouatine. Alger veut contenir, négocier, stabiliser. La Turquie, elle, avance par contrats, drones, formation militaire et influence sécuritaire. Elle n’a pas les mêmes contraintes frontalières. Pour elle, le Sahel est un marché stratégique.
Pour l’Algérie, c’est une ceinture de sécurité.
D’où une possible friction.
Ankara peut armer des régimes que l’Algérie voudrait ramener vers une solution politique.
Ankara peut renforcer des pouvoirs militaires sahéliens au moment où Alger cherche à préserver son rôle de médiateur. Ankara peut séduire par l’efficacité des drones là où l’Algérie parle équilibre régional.
Les deux pays ne sont pas ennemis. Mais ils ne regardent pas le Sahel depuis la même altitude.
Face à l’Union européenne, l’axe Alger-Ankara peut être perçu comme une opportunité ou comme un avertissement. Opportunité, s’il stabilise la Méditerranée et le Sahel. Avertissement, s’il réduit l’influence européenne dans son ancien arrière-cour.
Face aux États-Unis, il pourrait être toléré, voire encouragé, s’il freine l’avancée russe ou chinoise.
Face aux Brics, il permettrait aux deux pays d’élargir leur marge sans basculer entièrement dans un bloc.
Au fond, la Turquie et l’Algérie sont deux puissances qui refusent l’assignation. Ankara refuse d’être seulement le soldat oriental de l’Otan.
Alger refuse d’être seulement le fournisseur gazier de l’Europe ou le gendarme sahélien que d’autres consultent quand l’incendie approche.
L’une veut projeter sa puissance.
L’autre veut protéger sa profondeur.
L’une avance par expansion.
L’autre par souveraineté.
L’une cherche un leadership.
L’autre cherche un rang.
Leur relation peut donc devenir stratégique, mais elle restera lucide. Elle sera faite de convergences, de calculs, d’intérêts et de limites.
La Turquie rêve d’un pôle à son image. L’Algérie, elle, n’entre dans aucun miroir. Elle coopère, mais ne s’aligne pas. Elle s’ouvre, mais ne se livre pas.
Dans le monde multipolaire, Alger ne cherche pas de maître. Elle veut être comptée parmi ceux que l’on consulte avant de redessiner la carte.
S. Méhalla
