Derrière la vitrine d’Abou Dhabi, les Émirats ont bâti en quinze ans un appareil de nuisance d’une densité exceptionnelle. La rupture décidée par Alger le 10 septembre donne aujourd’hui une autre dimension à cette architecture du mal.
Le pétrole achète des immeubles. L’argent achète des entreprises. Beaucoup d’argent achète des technologies. Mais lorsqu’un État dispose simultanément de capitaux presque sans limites, de réseaux diplomatiques, d’alliances militaires, de spécialistes étrangers et d’une volonté politique concentrée, il peut acheter quelque chose de beaucoup plus précieux. Du temps stratégique.
C’est peut-être ainsi qu’il faut lire l’ascension des Émirats arabes unis.
Pendant longtemps, le pays fut décrit à travers ses gratte-ciel, ses compagnies aériennes, ses ports artificiels, ses fonds souverains et ses salons climatisés. Cette photographie est devenue insuffisante.
Derrière Dubaï la marchande s’est développée Abou Dhabi la stratégique.
Et derrière Abou Dhabi apparaît progressivement une architecture du mal où se croisent argent, défense, renseignement, cybercriminalité, intelligence artificielle, infrastructures numériques et partenariats occidentaux.
L’Algérie vient brutalement de refermer la porte.
Le 10 septembre 2026, Alger a officiellement rompu ses relations diplomatiques avec les Émirats, affirmant avoir épuisé les moyens permettant de préserver la relation bilatérale. Le lendemain à minuit, l’espace aérien algérien devait être fermé aux appareils civils et militaires immatriculés aux Émirats, avec une exception transitoire pour certains vols commerciaux jusqu’à la fin de 2026.
La rupture dépasse donc une querelle diplomatique.
Elle invite à regarder ce qu’est devenu l’État minuscule avec lequel Alger vient de rompre.
Le pétrole ne suffisait plus
La singularité émiratie tient à une contradiction.
Le pays possède une puissance financière considérable mais une profondeur démographique limitée. Il pouvait acheter les avions les plus sophistiqués du monde, mais pas instantanément les décennies d’expérience nécessaires pour les intégrer dans une doctrine militaire. Acheter des serveurs était facile. Former des générations de spécialistes du renseignement offensif était beaucoup plus long.
Abou Dhabi a trouvé le raccourci.
Importer les compétences en même temps que les équipements.
Ce procédé n’a rien d’illégal en soi. Tous les États recrutent des experts étrangers et achètent du conseil. Ce qui distingue l’expérience émiratie est l’échelle à laquelle cette logique semble avoir été appliquée dans plusieurs secteurs stratégiques.
Le Washington Post a ainsi documenté l’emploi de centaines d’anciens militaires américains par les Émirats. Le chercheur Andreas Krieg estimait même auprès du journal que les étrangers pouvaient représenter environ 40% des personnels en uniforme du pays.
Bien avant l’intelligence artificielle, il y eut les mercenaires.
529 millions pour acheter une armée
En 2011 éclate une affaire extraordinaire.
Un contrat d’environ 529 millions de dollars est associé à Reflex Responses, société liée à Erik Prince, fondateur de Blackwater.
Objectif rapporté à l’époque est de constituer aux Émirats un bataillon d’environ 800 soldats étrangers.
Les missions envisagées ne relevaient pas du gardiennage d’un centre commercial. Les documents rapportés par la presse américaine évoquaient la protection d’installations stratégiques, des opérations spéciales et la capacité à intervenir face à des troubles intérieurs.
Voilà le premier enseignement.
Lorsqu’Abou Dhabi manquait de profondeur militaire, il ne s’est pas contenté d’acheter du matériel.
Il est allé chercher les hommes qui savaient s’en servir.
Anciens militaires occidentaux, spécialistes des forces spéciales et vétérans ont progressivement alimenté un écosystème permettant d’accélérer l’apprentissage.
Ce qui aurait nécessité une génération pouvait être comprimé en quelques années.
Le chéquier devenait une machine à fabriquer de l’expérience.
Après les soldats, les hackers
Puis la même philosophie est apparue dans le cyberespace.
Cette fois, les documents ne proviennent pas d’un adversaire des Émirats.
Ils viennent du Department of Justice américain.
Marc Baier, Ryan Adams et Daniel Gericke avaient travaillé dans le renseignement ou les forces armées américaines. Après leur départ, ils fournirent des compétences cyber à une agence gouvernementale émiratie puis travaillèrent, selon le dossier judiciaire, pour une entreprise basée aux Émirats.
En septembre 2021, les trois hommes conclurent avec la justice américaine un accord de poursuites différées assorti notamment de restrictions professionnelles et de 1,685 million de dollars de paiements.
Le DOJ précise que leurs activités pour une entreprise émiratie entre 2016 et 2019 comprenaient des opérations de computer network exploitation, autrement dit du piratage informatique au bénéfice du gouvernement émirati.
Mais le plus spectaculaire porte un nom. Karma.
Karma ou l’espionnage sans clic
Le piratage traditionnel réclame souvent une faute de la victime.
Cliquer sur un lien.
Télécharger un fichier.
Ouvrir une pièce jointe.
Karma changeait l’équation.
Selon le dossier du DOJ, les systèmes surnommés Karma et Karma 2 permettaient l’exploitation à distance de smartphones. Les outils dits zero-click pouvaient compromettre un appareil sans intervention de la personne visée.
Imaginez la différence !
Le meilleur conseil de cybersécurité consiste souvent à dire au journaliste, au diplomate ou au responsable politique de ne pas ouvrir un lien suspect.
Ici, il pouvait n’y avoir aucun lien à ouvrir.
Aucune erreur à commettre.
L’attaque venait chercher sa cible.
Le DOJ explique également que des employés placés sous la supervision ou ayant agi avec la connaissance des trois hommes utilisèrent ces capacités afin d’obtenir des identifiants et jetons d’authentification puis d’accéder sans autorisation à des comptes et données.
Ce dossier révèle quelque chose de beaucoup plus important qu’un logiciel.
Abou Dhabi avait compris que la véritable marchandise stratégique n’était pas seulement la faille informatique. C’était l’homme capable de la découvrir, de l’acheter, de l’exploiter et de construire l’infrastructure autour d’elle.
Le mercenaire change de clavier
Le parallèle avec le militaire devient alors saisissant.
Dans un cas, on importe l’expérience des forces spéciales.
Dans l’autre, celle du renseignement électronique.
Même accélérateur.
L’argent.
Même objectif.
Réduire le temps nécessaire à l’acquisition d’une capacité souveraine.
Mais une question surgit immédiatement.
Au service de quelles cibles ?
C’est précisément là que Project Raven est devenu politiquement explosif.
Les enquêtes de presse ont rapporté parmi les personnes ciblées des militants, journalistes, diplomates et responsables politiques.
La question ne concernait donc plus seulement la protection des Émirats contre le terrorisme ou des puissances étrangères.
Elle devenait celle de la frontière entre sécurité nationale et surveillance politique.
Et cette frontière est encore plus préoccupante lorsqu’un État dispose simultanément du capital, des technologies et des hommes permettant de la franchir.
Puis vint le Yémen
L’histoire devient plus sombre encore lorsqu’elle quitte les écrans.
En 2018, la sénatrice américaine Elizabeth Warren demanda officiellement au Department of Justice américain et au département d’État d’examiner des informations concernant des opérations d’assassinats ciblés au Yémen.
Son intervention faisait suite à une enquête concernant Spear Operations Group, société américaine dont d’anciens ou actuels militaires américains auraient été engagés par le gouvernement émirati.
Le fondateur de la société, Abraham Golan, avait affirmé avoir dirigé un programme d’assassinats ciblés autorisé par les Émirats.
Warren demanda donc que soit examinée la légalité de ces opérations au regard du droit américain.
La prudence est essentielle.
Une demande d’enquête n’est pas une condamnation judiciaire. Une accusation journalistique n’est pas un jugement.
Mais le dossier permet d’apercevoir une constante.
Externaliser les compétences les plus difficiles à construire nationalement, les absorber, puis les mettre au service d’une stratégie régionale.
Du fusil au clavier, la méthode présente une étonnante parenté.
Tahnoun, l’homme-carrefour
Puis le modèle entre dans une nouvelle époque.
Celle de l’intelligence artificielle.
Et un personnage devient incontournable : Tahnoun ben Zayed Al Nahyan.
Il appartient au cœur du système de pouvoir d’Abou Dhabi et préside notamment G42.
Ce détail serait presque banal s’il ne révélait pas la caractéristique fondamentale du modèle émirati. La proximité entre pouvoir politique, sécurité, capital et technologies stratégiques.
G42 n’est pas une petite société informatique perdue dans le Golfe.
Elle est devenue un acteur majeur de l’ambition émiratie dans l’intelligence artificielle.
Et c’est ici que l’histoire prend un tour fascinant.
Après avoir recruté des compétences occidentales pour développer ses capacités militaires et cyber, Abou Dhabi est progressivement devenu suffisamment important pour que les géants occidentaux viennent eux-mêmes frapper à sa porte.
Microsoft entre dans la partie
En avril 2024, il annonce un investissement de 1,5 milliard de dollars dans G42.
Brad Smith, président de Microsoft, entre au conseil d’administration.
Les deux entreprises annoncent également un fonds de un milliard de dollars destiné au développement des compétences et prévoient des garanties spécifiques concernant notamment la sécurité et l’usage des technologies.
Puis changement d’échelle.
Microsoft indique qu’entre 2023 et 2029, ses investissements et dépenses aux Émirats doivent atteindre 15,2 milliards de dollars.
Cela comprend l’investissement dans G42 mais également des milliards consacrés aux data centers, au cloud et aux infrastructures d’intelligence artificielle.
Mesurons le chemin parcouru.
Hier, Abou Dhabi achetait de l’expertise.
Aujourd’hui, l’un des plus puissants groupes technologiques américains investit des milliards dans l’écosystème émirati.
Le client est devenu partenaire.
Et le partenaire ambitionne désormais de devenir plateforme mondiale.
Le pouvoir n’est plus dans le baril
Voilà peut-être la mutation la plus importante.
La richesse pétrolière traditionnelle s’épuisait lorsqu’elle était dépensée.
La richesse technologique fonctionne différemment.
Un data center produit des services.
Un cloud héberge des administrations.
Une entreprise d’intelligence artificielle traite des données.
Une société de cybersécurité pénètre des marchés stratégiques.
Un fonds technologique achète des participations.
Et chaque couche renforce les autres.
Le capital finance la technologie.
La technologie produit de l’information.
L’information renforce la sécurité.
La sécurité protège le capital.
Et le capital permet de recommencer.
C’est un cercle autrement plus puissant qu’une rente pétrolière.
Et l’Occident ? Il est dans la machine
Il serait pourtant intellectuellement malhonnête de raconter cette histoire comme celle d’Abou Dhabi agissant seul contre un Occident innocent.
L’Occident est partout dans le récit.
Les anciens militaires sont occidentaux.
Certains spécialistes cyber viennent de l’appareil américain.
Les technologies sont occidentales.
Les grands partenaires technologiques sont américains.
Des puissances occidentales assurent simultanément une partie de la profondeur stratégique et militaire des Émirats.
C’est l’un des paradoxes fondamentaux de cette puissance.
Washington peut poursuivre d’anciens agents pour certaines activités conduites au bénéfice d’Abou Dhabi tout en considérant les Émirats comme un partenaire stratégique majeur.
Ce n’est pas nécessairement incohérent.
Les États n’ont pas d’amitiés simples. Ils ont des intérêts, des règles, des lignes rouges et des rapports de force.
Abou Dhabi l’a parfaitement compris.
Alger ferme la porte
Et c’est dans ce contexte que la décision algérienne du 10 septembre prend toute sa dimension.
Alger n’a pas annoncé une simple convocation d’ambassadeur.
Elle a rompu les relations diplomatiques.
Le communiqué officiel national affirme que toutes les voies permettant de préserver la relation avaient été épuisées. Reuters rapporte qu’Alger évoquait une multiplication d’actes «provocateurs ou hostiles», sans détailler publiquement dans cette annonce l’ensemble des faits reprochés à Abou Dhabi. Les autorités émiraties ont répondu en souhaitant que la rupture soit temporaire et en mettant en avant les liens entre les deux peuples.
Cette dernière précision est capitale.
Il faut distinguer un conflit entre États d’un conflit entre peuples.
Les Algériens n’ont aucun compte à régler avec la population émiratie.
Le débat porte sur des politiques d’État.
Et il mérite mieux que les insultes.
La vraie question pour l’Algérie
Une fois les ambassadeurs partis, commence le travail difficile.
Rompre diplomatiquement est une décision politique.
Se protéger stratégiquement est une politique de longue haleine.
Si Alger considère désormais Abou Dhabi comme une source potentielle d’actions hostiles, alors la réponse ne peut se limiter aux chancelleries.
Il faut examiner les dépendances.
Télécommunications.
Cloud.
Data centers.
Logiciels.
Cybersécurité.
Investissements.
Sous-traitants.
Accès aux infrastructures critiques.
Flux financiers.
Marchés publics sensibles.
Chaînes de maintenance informatique.
Technologies installées dans les administrations.
Et surtout les données.
Au XXIe siècle, un pays peut parfaitement contrôler ses frontières tout en abandonnant quotidiennement une partie de sa souveraineté par ses serveurs.
La leçon émiratie
Il existe enfin une ironie que notre pays aurait tort de manquer.
La meilleure réponse à la puissance émiratie n’est probablement pas de la caricaturer.
C’est de comprendre pourquoi elle a fonctionné.
Abou Dhabi disposait d’argent mais manquait de compétences ?
Il les a importées.
Il manquait d’expérience militaire ?
Il a recruté des vétérans.
Il voulait une capacité cyber ?
Il est allé chercher des spécialistes.
Il voulait entrer dans l’IA ?
Il a mobilisé fonds, infrastructures, diplomatie et partenariats internationaux.
On peut contester les objectifs, enquêter sur certaines méthodes, condamner ce qui serait illégal lorsqu’il est établi et s’opposer politiquement à certaines stratégies.
Mais nier la cohérence du dispositif serait une erreur.
Un adversaire que l’on caricature devient incompréhensible. Un adversaire que l’on étudie devient prévisible.
Alger, regarder sous le capot
C’est peut-être le véritable enjeu du 10 septembre.
La diplomatie a parlé.
La souveraineté doit maintenant faire ses comptes.
Quels systèmes sensibles utilisent des technologies étrangères ?
Où sont stockées les données stratégiques ?
Qui entretient les réseaux ?
Quels prestataires possèdent des accès privilégiés ?
Quels investissements donnent accès à quelles infrastructures ?
Quels équipements comportent des dépendances logicielles extérieures ?
Quelles administrations disposent réellement d’une cartographie de leurs vulnérabilités ?
La rupture avec Abou Dhabi n’a de portée stratégique que si elle provoque cet inventaire.
Car le monde décrit par Project Raven appartient déjà presque au passé.
Demain, le renseignement ne reposera plus seulement sur l’homme qui pénètre un téléphone.
Il reposera sur celui qui possède le cloud où transitent les données, l’algorithme qui les classe, le data center qui les héberge, le capital qui finance l’infrastructure et l’intelligence artificielle qui transforme des milliards d’informations en connaissances exploitables.
Et c’est précisément dans ce monde qu’Abou Dhabi investit désormais des milliards.
L’Algérie vient de rompre avec les Émirats.
Elle ne doit surtout pas rompre avec la compréhension de leur puissance.
Car après la diplomatie commence la véritable bataille de souveraineté, celle où l’on ne ferme plus seulement une ambassade ou un espace aérien.
On ferme les portes invisibles !

S. Méhalla
