L’entretien accordé par le représentant démocrate californien RoKhanna pour Bloomberg, publié le 20 mars 2026 sous le titre «The Anti-War Democrat Courting MAGA Voters», ne se limite pas à une conversation de circonstance sur la guerre avec l’Iran.
Il constitue, plus profondément, une tentative de définition d’une nouvelle ligne politique américaine, au croisement de quatre thèmes : le refus de l’escalade militaire au Moyen-Orient, la dénonciation de l’impunité des élites à travers l’affaire Epstein, la volonté de taxer les très grandes fortunes, et la construction d’une coalition transpartisane capable de parler à la fois aux progressistes, aux indépendants et à une partie des électeurs de Donald Trump.
Le point de départ de l’entretien est la guerre avec l’Iran. Bloomberg situe la conversation dans un contexte de trois semaines de conflit, sans perspective claire de sortie, et insiste sur les dégâts déjà visibles : atteintes aux infrastructures, à la capacité énergétique et, plus largement, à la confiance. Khanna apparaît ici comme l’un des élus démocrates qui cherchent à freiner l’engrenage militaire, même après l’échec d’une résolution sur les pouvoirs de guerre qu’il soutenait.
Cette entrée en matière n’est pas anodine, elle place immédiatement Khanna dans la tradition des élus américains qui considèrent que la politique étrangère ne peut plus être laissée au seul Exécutif, surtout lorsque l’interventionnisme risque d’enliser le pays dans une nouvelle séquence moyen-orientale.
Dossier Epstein
Mais l’intérêt du texte tient au fait que Khanna ne présente pas cet anti-bellicisme comme une position isolée. Il l’articule à une critique plus large de la structure du pouvoir américain. Dans l’entretien, il affirme que le même pays qui tolère des guerres sans horizon est aussi celui qui laisse prospérer des formes d’élite impunie.
C’est là que le dossier Epstein prend une valeur hautement politique. Khanna rappelle le rôle qu’il a joué, avec le républicain Thomas Massie, dans la pression exercée pour obtenir la publication de documents liés à Jeffrey Epstein.
Il explique que cette bataille lui a donné une nouvelle assurance pour porter d’autres combats. En d’autres termes, l’affaire Epstein n’est pas pour lui un simple scandale sexuel ou judiciaire, elle devient le symbole d’un ordre social où certains puissants se croient au-dessus des règles communes.
Sur ce point, son argumentation est claire et politiquement redoutable. Khanna insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas de décréter la culpabilité d’untel ou d’untel à partir de documents partiels, mais de refuser toute logique d’étouffement. Il dénonce la rétention de certains mémorandums d’entretien, évoque la nécessité de publier les «302 forms» du FBI, et accuse le ministère de la Justice d’avoir fait preuve à la fois de lenteur, d’incompétence et de dissimulation.
Ce passage est central, car il permet à Khanna de se placer sur un terrain très sensible dans l’opinion américaine. La transparence contre la couverture institutionnelle. Ce langage peut toucher des électeurs de gauche indignés par l’impunité des puissants, mais aussi des électeurs conservateurs convaincus qu’un «système» protège les insiders.
C’est précisément là que se loge l’ambition stratégique de Khanna. L’entretien montre qu’il ne cherche pas seulement à exister comme voix progressiste classique. Il veut démontrer qu’il est possible de bâtir une coalition nouvelle, fondée non sur l’accord total entre camps opposés, mais sur quelques griefs communs : la défiance envers les guerres extérieures, le rejet d’une caste qui échappe à la loi et la colère face à une économie perçue comme biaisée en faveur des ultrariches.
Lorsqu’il explique que c’est la première fois depuis la descente de Trump dans l’escalator qu’un démocrate a réellement trouvé un terrain commun avec des électeurs de Trump, il formule une hypothèse politique majeure : l’avenir de la compétition américaine pourrait passer par des alliances partielles entre progressisme social et populisme anti-élite.
L’électorat Maga
Cette hypothèse est renforcée par sa lecture du trumpisme. Khanna ne décrit pas l’électorat Maga comme un bloc monolithique. Il distingue, au contraire, entre le noyau de fidélité au Président et une frange plus mouvante, inquiète de la hausse du prix de l’énergie, du coût humain d’une guerre, de l’idée d’une conscription ou d’un nouvel enlisement militaire.
Il parie que cette partie de la base républicaine pourrait rejoindre, sur certains sujets, une plateforme anti-guerre et pro-classe moyenne. C’est une lecture fine du moment américain. Plutôt que d’opposer mécaniquement «progressistes» et «populistes de droite», Khanna tente de capter les zones de recouvrement entre fatigue impériale, colère sociale et dégoût des privilèges oligarchiques.
Le troisième pilier de son discours est économique. Khanna défend un agenda résolument social : assurance santé nationale, garde d’enfants universelle, salaire décent, enseignement public gratuit, création de filières de formation. Il rattache ces propositions à une critique de la concentration extrême des richesses et plaide pour une wealthtax sur les fortunes colossales. Toutefois, il prend soin de préciser qu’il ne s’agit ni de diaboliser l’entreprise ni de pénaliser indistinctement les actifs illiquides ou les droits de vote. Il veut apparaître comme un réformiste offensif, non comme un doctrinaire. Ce point est capital : représentant de la Silicon Valley, il sait qu’il marche sur une ligne étroite. Il doit convaincre l’électorat populaire sans se couper entièrement des milieux technologiques et innovants.
Sa réponse à ce dilemme est habile. Il refuse l’idée selon laquelle ElonMusk ou Peter Thiel incarneraient à eux seuls la Silicon Valley, et cite au contraire d’autres figures technologiques plus ouvertes à l’idée d’un nouveau contrat social. Il retourne ainsi un argument souvent utilisé contre la gauche fiscale. Non, dit-il en substance, demander un effort aux très grandes fortunes ne revient pas à être anti-innovation.
Cela revient à exiger des gagnants du système qu’ils se comportent en «patriotes économiques». Le terme est important. Khanna cherche ici à nationaliser le débat social, à sortir le progressisme américain du seul registre redistributif pour le relier à une vision de la puissance productive du pays.
Bloomberg rappelle, d’ailleurs, qu’il développe ce thème depuis plusieurs années dans ses travaux et prises de position publiques.
L’entretien contient aussi une critique idéologique plus large de Donald Trump. Khanna parle d’un militarisme susceptible «d’éroder l’âme» de l’Amérique et associe cette dérive à une diplomatie de la force, proche d’une logique de gunboatdiplomacy.
Il cite les menaces de changement de régime visant notamment Maduro, Cuba ou encore le Groenland comme indices d’une vision du monde où la puissance prime le droit. Ce passage éclaire le cœur philosophique de son discours. L’anti-guerre n’est pas seulement, selon lui, une posture pragmatique fondée sur le coût humain ou budgétaire, c’est aussi un refus d’un imaginaire politique dans lequel l’Amérique serait autorisée à remodeler le monde par contrainte.
Pour autant, il serait réducteur de lire cet entretien comme une simple profession de foi idéaliste. C’est aussi un exercice de positionnement personnel. Bloomberg présente Khanna comme un élu qui, sans déclarer explicitement de candidature, teste une stature nationale. Lorsqu’il affirme qu’un démocrate progressiste, porteur d’une vision économique forte et d’un engagement en faveur des droits, peut gagner l’investiture puis le pays en 2028, il parle évidemment d’une ligne politique, mais il parle aussi d’un espace dans lequel il pourrait lui-même compter.
Son hommage à Bernie Sanders «s’il avait 15 ans de moins, il serait le prochain Président», a une double fonction : reconnaître le leadership moral de Sanders tout en suggérant qu’une relève idéologique doit désormais émerger.
Au total, cet entretien révèle un RoKhanna qui cherche à synthétiser trois traditions souvent disjointes de la politique américaine : le progressisme social, le populisme anti-élite et le réalisme anti-interventionniste.
La force de sa démarche réside dans sa cohérence narrative. Guerre avec l’Iran, affaire Epstein, taxation des milliardaires, réindustrialisation, défense des classes moyenne et populaire relèvent, à ses yeux, d’une seule et même bataille contre un ordre politique capturé par une minorité.
Sa faiblesse potentielle est ailleurs. Transformer ce récit en majorité électorale durable suppose de tenir ensemble des publics qui ne partagent ni les mêmes références culturelles ni les mêmes priorités sur l’immigration, les droits civiques ou les institutions.
Autrement dit, l’entretien est intellectuellement ambitieux et politiquement habile. Il ne prouve pas encore que la coalition imaginée existe réellement, mais il montre qu’une partie du Parti démocrate travaille déjà à l’après-bipolarisation classique.
Synthèse S. Méhalla
Source citée : MishalHusain, «The Anti-War Democrat Courting MAGA Voters», Bloomberg, 20 mars 2026 ; voir aussi l’épisode associé de The MishalHusain Show consacré à RoKhanna.
