Témoignages, doctrine militaire et falsifications officielles convergent : la prise de Laghouat s’inscrit dans une politique systémique de destruction.
Source étude Ben Hounet
Dans une étude dense et rigoureuse, le chercheur Yahia Ben Hounet propose une analyse du massacre de Laghouat (1852) qui oblige à repenser en profondeur la nature de la conquête coloniale française.
L’auteur restitue les points saillants de ce travail, tant il déplace les frontières de la connaissance historique. Il ne se contente pas de décrire un épisode connu : il en expose la logique interne, éclaire son cadre doctrinal et démontre qu’il s’agit d’un pic génocidaire dans une politique de destruction menée au nom de la «civilisation».
Un carnage systématique : la réalité des faits
Ben Hounet commence par rappeler la réalité brute, telle que l’ont décrite les témoins directs : du Barail, Fromentin, Mangin. Laghouat, en décembre 1852, devient un théâtre de mort totale. Femmes, enfants, vieillards : nul n’est épargné. Les récits cités parlent d’habitations remplies de cadavres, de femmes mutilées pour arracher leurs bijoux, de rues où s’amoncèlent les corps. Un passage de Fromentin mentionne l’arrivée de nuées de vautours qui, pendant un mois, tournent au-dessus de la ville transformée en charnier.
Face à ce tableau, l’auteur souligne le contraste avec le rapport du général Pélissier, qui ose écrire que «les femmes et les enfants furent respectés». Pour Ben Hounet, cette falsification n’est pas un détail : elle révèle la mécanique officielle de la conquête, celle qui transforme l’extermination en geste «civilisateur».
L’hypothèse des armes chimiques : une controverse révélatrice
L’étude évoque ensuite un débat sensible : l’éventuelle utilisation de chloroforme ou d’autres substances asphyxiantes. L’hypothèse, proposée par le chercheur Ali Sohbi, s’appuie sur plusieurs indices – mention d’«armes spéciales», convoi massif de chloroforme, parallèles avec les enfumades. Ben Hounet ne tranche pas : il note que seules des analyses médico-légales pourraient confirmer ou infirmer cette thèse.
Mais il insiste sur un point essentiel : la qualification génocidaire de l’événement ne dépend pas de l’arme employée. Ce qui importe, explique-t-il, c’est la volonté de destruction collective, déjà inscrite dans les ordres, les doctrines militaires et la rhétorique politique de l’époque.
Une doctrine d’extermination assumée au sommet de l’État
Ben Hounet replace Laghouat dans une longue continuité idéologique. Il cite les propos de Bugeaud, appelant à «brûler les récoltes», «empêcher de semer», «exterminer jusqu’au dernier». Il rappelle les discours de Guizot, justifiant des moyens «plus vicieux» contre des peuples considérés comme «à demi sauvages». Ces citations – toutes documentées – montrent que l’extermination n’était pas une dérive, mais une méthode de domination.
L’auteur rappelle également que Pélissier, acteur des enfumades du Dahra en 1845, non seulement n’a jamais été sanctionné, mais fut promu général. Le message institutionnel est clair : la destruction massive était tolérée, parfois encouragée.
Laghouat, un «pic génocidaire»
Pour Ben Hounet, Laghouat représente un sommet dans un processus de violence déjà ancien. Ce n’est pas un événement isolé, mais une intensification extrême d’une politique de guerre totale : massacres successifs, famine organisée, destruction systématique des moyens de subsistance, poursuite des populations civiles. En mobilisant la notion de «genocidal peak», l’auteur affirme que la qualification génocidaire ne dépend pas uniquement des outils (gaz, armes chimiques), mais de l’ensemble des politiques visant à détruire une population, physiquement ou socialement.
Il ajoute que l’historiographie française a longtemps été prisonnière d’un paradigme centré sur la Shoah et les chambres à gaz, ce qui empêche de reconnaître d’autres formes historiques de génocide. Laghouat, selon lui, doit être pensé dans ce cadre élargi.
La violence religieusement justifiée
Un aspect particulièrement troublant apparaît dans l’analyse : la bénédiction religieuse accordée au massacre. Ben Hounet cite la messe célébrée par l’abbé Suchet, dont le prêche reprend un imaginaire apocalyptique et rédempteur. Laghouat est décrit comme un espace détruit pour être purifié, un langage que l’auteur rapproche de l’«ange exterminateur» de Joseph de Maistre.
Cette justification religieuse, note-t-il, montre à quel point la violence coloniale était enveloppée dans un discours moral et spirituel, destiné à légitimer la destruction comme étape vers un ordre nouveau.
Le sort du «petit moricaud» : symbole de l’inversion coloniale
Parmi les épisodes les plus frappants, Ben Hounet rapporte celui d’un petit enfant de trois ans, arraché au cadavre de sa mère et «adopté» par des soldats après le massacre. Le général Barail décrira plus tard cette capture comme un «acte touchant d’humanité». L’auteur renverse cette interprétation : cet enfant n’est pas un orphelin secouru, mais un enfant domestiqué par les meurtriers de sa famille. Il incarne le paroxysme de la violence : la destruction du foyer, de la filiation, de l’avenir.
Une étude qui rouvre un dossier majeur
En définitive, Ben Hounet construit une démonstration solide :
– Laghouat n’est pas une anomalie, mais un jalon majeur d’une politique de terreur.
– Les discours des responsables français établissent l’intention de destruction.
– Les méthodes employées (massacres, famines, enfumades, peut-être gaz) s’inscrivent dans une continuité.
– La dimension idéologique – déshumanisation, justification religieuse – confirme la nature systémique de l’extermination.
Le travail de Yahia Ben Hounet oblige à reconsidérer Laghouat comme un épisode central de la violence coloniale française. L’étude ne dénonce pas seulement un massacre, mais une politique entière, où doctrine militaire, idéologie et pratiques convergent vers un objectif d’anéantissement. Laghouat devient ainsi un miroir : celui d’une histoire longtemps falsifiée, qu’il devient désormais impossible d’ignorer.
Y. B-H.
