Après des mois de bras de fer, Moscou et Bangui ont trouvé un compromis inattendu. Africa Corps ne remplacera pas totalement Wagner. Les hommes de Dmitri Sytyi conserveraient leurs contrats sécuritaires et surtout leurs intérêts économiques, tandis que le bras militaire officiel du Kremlin se contenterait d’un dispositif réduit à Bangui.
Derrière cette coexistence se joue une bataille autrement plus importante : celle de l’or, du pouvoir et des nouvelles routes géopolitiques reliant la Russie, les Émirats et le Soudan.
On devait enterrer Wagner. Bangui vient peut-être de lui obtenir une seconde vie.
Le 2 septembre, Africa Intelligence révèle l’aboutissement de plusieurs mois de négociations entre la République centrafricaine et Moscou. Le compromis est remarquable. Les hommes de Dmitri Sytyi, figure centrale de l’ancien système Wagner en RCA, conserveraient la main sur les contrats sécuritaires et les activités économiques, tandis qu’Africa Corps maintiendrait une présence plus réduite dans la capitale.
Ce partage des rôles constitue un sérieux infléchissement du projet russe.
Après la mort d’Evgueni Prigojine en août 2023, Moscou s’était employé à reprendre les réseaux africains de Wagner. Africa Corps, placé beaucoup plus directement sous l’autorité du ministère russe de la Défense, devait transformer une nébuleuse paramilitaire et commerciale en instrument d’État. Au Mali, la transition a été réalisée. La Centrafrique a résisté. Début 2026, quelque 1 500 hommes liés à Wagner y étaient encore présents selon une estimation rapportée par Le Monde.
Pourquoi Bangui s’est-il accroché à Wagner ? Parce que Wagner n’y est plus seulement une troupe.
L’or derrière les fusils
En Centrafrique, le système construit depuis 2018 a progressivement mélangé protection du pouvoir, opérations militaires, influence politique et exploitation économique.
Le nom de Ndassima résume ce modèle. Cette importante mine d’or est exploitée par Midas Ressources, société que le Trésor américain rattache au réseau Wagner. Washington a également sanctionné Lobaye Invest et d’autres sociétés liées à cette architecture économique. Le Trésor américain affirme explicitement que le réseau Wagner a utilisé plusieurs entreprises centrafricaines pour exploiter les ressources naturelles du pays.
L’Union européenne établit de son côté que Lobaye Invest, société exploitant notamment l’or et le diamant, est dirigée par Dmitri Sytyi et associée aux opérations de Wagner. Elle relève également son financement de médias locaux favorables à la présence russe.
Ce dispositif dépasse donc la simple rémunération de mercenaires.
C’est un écosystème
La mine finance la présence sécuritaire. La présence sécuritaire protège la mine. L’appareil d’influence légitime les Russes. Et la proximité avec la présidence sécurise l’ensemble.
Des images satellitaires étudiées par le CSIS avaient, d’ailleurs, montré une expansion spectaculaire des installations de Ndassima entre 2022 et 2023, notamment des infrastructures de traitement et une nouvelle mine à ciel ouvert.
Les chiffres doivent être maniés avec prudence puisque les comptes de ces sociétés sont opaques. Une source occidentale citée par Le Monde estimait, néanmoins, début 2026, que l’or rapporterait, à lui seul, environ 60 millions de dollars annuels au dispositif Wagner, auxquels s’ajoutent diamant, bois et autres activités.
Voilà précisément ce qu’une substitution brutale par Africa Corps menaçait de bouleverser.
Wagner avait inventé une formule particulièrement séduisante pour un État pauvre : Bangui ne sortait pas nécessairement des millions de dollars de son budget. Les Russes se rémunéraient largement à travers les concessions et activités économiques.
Africa Corps introduisait une logique différente.
En août 2025, Associated Press révélait que Moscou exigeait que la Centrafrique finance les hommes d’Africa Corps et verse des sommes importantes à la Russie. Un responsable militaire centrafricain expliquait alors que Bangui préférait payer en ressources minières plutôt qu’en devises et considérait Wagner comme opérationnellement plus efficace.
Touadéra avait donc un problème presque insoluble, changer de protecteur russe sans perdre le système qui finançait son protecteur russe.
En juillet 2025, Africa Intelligence décrivait déjà un Président soumis aux pressions de Moscou, mais sceptique quant aux capacités d’Africa Corps.
Puis un troisième acteur est entré plus franchement dans le jeu.
Abu Dhabi apparaît derrière Bangui
En novembre 2025, Africa Intelligence révélait que Touadéra s’était tourné vers les Émirats arabes unis pour l’aider à desserrer la contrainte financière russe. En contrepartie, la RCA pouvait devenir une plateforme logistique pour les intérêts émiratis liés au conflit soudanais et aux Forces de soutien rapide de Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemeti.
La relation entre Bangui et Abu Dhabi n’est pas spéculative. Touadéra avait été reçu par Mohammed ben Zayed le 6 mars 2025. Les deux présidences avaient officiellement annoncé vouloir développer leurs coopérations économique, commerciale, énergétique et infrastructurelle.
Mais la suite est plus troublante
En mars 2026, Le Monde a documenté des mouvements d’avions-cargos liés à des intérêts émiratis et immatriculés en Centrafrique. Une compagnie de fret, Invicta Air Cargo, avait été créée à Bangui en août 2025 par un ressortissant émirati. Selon l’enquête, la RCA tendait à devenir l’une des nouvelles routes logistiques potentielles vers les paramilitaires soudanais, notamment via Bangui et Birao.
C’est ici que la carte change complètement.
La Centrafrique n’est plus seulement un petit État enclavé dépendant de Moscou. Sa frontière avec le Soudan lui donne soudain une valeur logistique régionale. Et Touadéra peut monnayer cette géographie auprès de plusieurs puissances à la fois.
Le compromis révélé aujourd’hui peut dès lors se lire autrement.
Moscou voulait absorber Wagner. Bangui voulait le conserver. Africa Corps devait prendre la relève. Les Émirats ont offert à Touadéra une possibilité supplémentaire de diversification financière et diplomatique.
Et finalement personne ne chasse personne.
C’est une déduction, mais elle découle de la chronologie. Touadéra semble avoir réussi à transformer son extrême dépendance envers la Russie en concurrence entre partenaires.
Africa Corps offre au Kremlin la chaîne de commandement étatique qu’il recherchait. Wagner conserve le réseau économique qui rend la présence russe rentable et auquel une partie du système centrafricain est désormais liée. Abu Dhabi ouvre à Bangui des capitaux et une nouvelle profondeur diplomatique. Et la Centrafrique offre en retour ce qu’elle possède de plus précieux : des minerais, un territoire et une position aux portes du Soudan.
Il ne faut donc probablement plus regarder Wagner comme une simple armée de mercenaires.
En Centrafrique, Wagner est devenu une économie politique.
Et c’est peut-être la principale leçon de l’accord. Moscou a réussi à faire disparaître le nom de Prigojine dans une bonne partie de l’Afrique. Mais à Bangui, démanteler Wagner aurait signifié démonter simultanément une armée, des mines, des entreprises, des réseaux politiques et une architecture de pouvoir.
Le Kremlin voulait nationaliser l’héritage.
Touadéra lui a rappelé qu’en Centrafrique, cet héritage avait déjà pris racine.
Africa Corps entre donc dans la maison. Mais Wagner, lui, semble avoir gardé les clés de la mine.
S. Méhalla
