Le centenaire de la naissance de Frantz Fanon est bien plus qu’une commémoration, c’est une résurgence de mémoire, celle d’un homme né en 1925 à Fort-de-France (Martinique), dont le destin l’a conduit à s’installer dans cette ville paisible de Blida, au pied de l’Atlas algérien, pour affronter les ravages de la guerre… non pas seulement sur les corps, mais sur les esprits.
À l’Hôpital Joinville, le psychiatre et l’âme algérienne
Lorsqu’il arrive à l’hôpital psychiatrique de Blida-Joinville en 1953, Frantz Fanon n’est pas encore la figure légendaire que l’Histoire retiendra. Il est alors un jeune médecin psychiatre, formé à Lyon, passionné par les théories de Freud, Lacan et Janet, mais profondément choqué par les séquelles du racisme colonial, qu’il a lui-même expérimenté en France, après avoir combattu pour la Libération dans l’armée française.
En 1943, soit à l’âge de 18 ans, Fanon quitte volontairement la Martinique, alors sous régime de Vichy, pour rejoindre les Forces françaises libres du général de Gaulle.
Il s’engage dans l’armée française à Fort-de-France, puis traverse l’Atlantique jusqu’au Maroc, puis en Algérie à sidi Bel Abbès où il reçoit une formation militaire.
Ensuite, il participe à la campagne de libération de la France, dans les rangs de l’armée française d’Afrique. Lors de la remontée vers l’Est après le débarquement de Provence (août 1944), il rejoint le front en Alsace, où il est blessé au combat, et à ce titre il sera décoré de la Croix de guerre militaire.
Ce passage par l’armée française est un tournant dans sa conscience politique. Comme beaucoup de soldats coloniaux, il a cru au mythe de la “France des droits de l’Homme”, mais il découvre sur le terrain, le racisme brutal des militaires français envers les soldats noirs, l’hypocrisie coloniale de la libération »,et le traitement inégal réservé aux soldats d’outre-mer.
Dans son ouvrage « Peau noire, masques blancs », il revient sur cette expérience avec une amertume lucide, dénonçant la promesse non tenue de l’égalité républicaine.
Frantz Fanon à Blida : Le psychiatre insurgé
En ce mois d’octobre 1953, le Dr Frantz Fanon arrive à Blida. Il est nommé médecin-chef au pavillon des hommes de l’hôpital psychiatrique de Joinville.
Ce qu’il découvre est effrayant, des malades algériens traités comme des animaux, enfermés sans dialogue ni soin, des psychiatres français indifférents ou condescendants et un climat de ségrégation absolue, même la folie est coloniale.
Fanon, comprend immédiatement que la psychiatrie coloniale est un prolongement de la domination politique et que soigner ne peut se faire sans restaurer la dignité de l’opprimé.
Rupture avec la psychiatrie coloniale : humaniser les soins
Dès ses premières semaines, Fanon entreprend une révolution discrète mais radicale. Il supprime les contentions abusives, il organise des séances de parole, où les patients racontent leur histoire, il introduit la thérapie par le théâtre, la musique et la peinture.
C’est dans cet univers de soin et de résistance douce que Fanon fait la connaissance d’un jeune comédien et chanteur algérien, Abderrahmane Aziz, qui travaillait au sein de l’hôpital. Leur amitié est peu connue, mais elle a profondément marqué les deux hommes.
Aziz, auteur de la chanson engagée, explore les douleurs et les espoirs du peuple algérien, trouve en Fanon un mentor intellectuel et un frère de lutte. Ensemble, ils organisent la thérapie musicale, instaurent des ateliers d’expression artistique pour les malades et en sous bassement ils militent dans la résistance. Pour Fanon, la folie coloniale pouvait être désarmée par la beauté, par la dignité redonnée à ceux que le système voulait briser.
Fanon fait du pavillon psychiatrique un lieu d’écoute et de réconciliation, où les mots deviennent des ponts, et où l’art devient outil de guérison.
1954 – Le soulèvement du peuple algérien : choc et prise de position
Le 1er novembre 1954, les premiers coups de feu de la Révolution algérienne résonnent dans les montagnes et les villes. Le FLN vient d’annoncer le début de la guerre de libération. Fanon, bien qu’étranger et fonctionnaire français, est bouleversé. Il comprend que la pathologie algérienne n’est pas seulement psychiatrique, mais historique et politique.
Il observe l’impact de la guerre sur ses patients : Le retour de la terreur, les récits de torture, et les cas de psychoses induites par la répression.
Il commence à rencontrer discrètement des membres du FLN blessés ou recherchés, qu’il soigne sans les dénoncer. Il devient un médecin de la lutte, au service des corps brisés et des esprits résistants.
1956 – Démission en forme de manifeste
Face à l’hypocrisie du système colonial, et à l’ampleur de la répression française en Algérie, Fanon ne peut plus se taire. En 1956, il adresse une lettre de démission fracassante au ministère de la Santé à Paris, dont voici un extrait célèbre : « Si la psychiatrie est l’étude de l’homme dans sa liberté, alors il n’est pas de compatibilité entre la colonisation et le soin. »
Son texte est un acte de rupture politique. Il est de facto expulsé d’Algérie. Il rejoint alors le FLN en Tunisie, où il devient l’un des principaux porte-voix intellectuels et diplomatiques de la révolution algérienne.
1957 – Exilé mais engagé : la guerre continue en Tunisie
Expulsé d’Algérie en janvier 1957 par les autorités françaises après sa lettre de démission retentissante, Frantz Fanon rejoint la Tunisie, où il est accueilli par la direction du FLN.
Très vite, il devient indispensable : Il est nommé rédacteur en chef d’El Moudjahid, l’organe de presse du FLN, il soigne les moudjahidine blessés, dans des conditions précaires, il forme des jeunes cadres, participe à des congrès panafricains, et devient porte-parole de la révolution algérienne sur la scène internationale.
Un diplomate de la libération
Le FLN confie à Fanon des missions diplomatiques sensibles :
Il voyage au Ghana, au Mali, en Guinée, en Libye, dans les pays du bloc de l’Est, et même au Caire, où il rencontre Che Guevara, Nasser, et les leaders africains en lutte. Il milite pour faire de l’Algérie une cause africaine et universelle, expliquant que l’indépendance de ce pays est la clé de voûte de la décolonisation du continent.
À chaque étape, il expose avec rigueur et passion le lien entre aliénation mentale et aliénation politique. Fanon devient le théoricien de la décolonisation totale ; mentale, culturelle, sociale et économique.
1960 – Les Damnés de la Terre : un testament de feu
Affaibli, atteint d’une leucémie, Fanon se sait condamner, mais il travaille avec une intensité féroce à son dernier ouvrage, véritable synthèse de sa pensée et cri d’adieu à l’Afrique insurgée : « Les Damnés de la Terre », publié en 1961 avec une préface enflammée de Jean-Paul Sartre.
Dans ce livre majeur, Fanon développe une critique radicale du colonialisme, vu comme une entreprise de déshumanisation systématique. La nécessité de la violence libératrice, non par goût du sang, mais comme thérapie du peuple humilié.
C’est une réflexion profonde sur les maladies postcoloniales, la trahison des élites nationales, le rôle des intellectuels, et le risque d’une indépendance sans justice sociale.
Il y écrit : « Le colonialisme n’est pas une machine pensante, ni un corps doté de raison. C’est la violence à l’état de nature. »
Frantz Fanon meurt le 6 décembre 1961 à Bethesda (États-Unis), dans un hôpital militaire où il avait été transféré pour y être soigné. Il n’a que 36 ans.
À la demande du FLN et conformement à ses propres voeux, son corps est transporté secrètement à Tunis, puis inhumé avec honneur en Algérie libérée, près de la frontière tunisienne, à Aïn Kerma (Wilaya d’El Tarf), aux côtés de ses frères de combat.
Un héritage pour les peuples en lutte
Aujourd’hui, Frantz Fanon est lu dans le monde entier : En Afrique du Sud, où ses écrits ont influencé la pensée de Steve Biko et l’ANC, aux États-Unis, dans les mouvements afro-américains, Black Panthers-Malcolm X, en Palestine, en Amérique latine, en Haïti, dans les banlieues de France.
Il est le passeur des voix oubliées, le psychiatre de la dignité noire, et le guérisseur politique des peuples colonisés.
« O mes frères, mes frères couleur de nuit… » -Derniers mots de Fanon à un moudjahid, sur son lit d’hôpital
Les traces d’un passage incandescent
À Blida, peu de monuments rappellent encore cette présence, hormis le fronton de l’hôpital Joinville qui perpétue aujourd’hui son nom, mais ceux qui ont croisé Fanon, ou entendu parler de lui, gardent le souvenir d’un médecin noir plein de feu, d’un homme qui respectait les malades algériens comme des êtres entiers, d’un intellectuel engagé qui est resté fidèle à l’humanité en se battant contre l’Empire colonisateur.
« La colonisation n’est pas un événement historique, c’est une structure et le colonisé, même soigné, demeure sous l’ordre du bourreau. ». Extrait de la lettre de démission- Frantz Fanon, 1956.
Aujourd’hui, à l’occasion du centenaire de sa naissance, des voix s’élèvent pour que Blida, l’Algérie et le monde reconnaissent pleinement la dette morale que l’histoire doit à Fanon. Non seulement comme penseur, mais comme médecin des âmes blessées, comme ami fidèle du peuple algérien, et comme soldat de la dignité humaine.
« Chaque génération doit, dans une relative opacité, découvrir sa mission, l’accomplir ou la trahir. » – Frantz Fanon, Les Damnés de la Terre.
R.Malek
