Alors que le Maroc fait face au dérèglement climatique, la présence de TotalEnergies comme sponsor principal de la CAN interroge. The Athletic, l’édition sportive du New York Times, met en lumière les contradictions d’un tournoi pris en étau entre besoins financiers et réalité du terrain
Au Maroc, impossible d’ignorer qui finance la fête du football africain. Des panneaux publicitaires sur la corniche de Tanger aux fanions dans les rues de Rabat, le logo de TotalEnergies sature l’espace visuel de cette Coupe d’Afrique des Nations (CAN), souligne le quotidien sénégalais «seneplus.com». Mais derrière cette omniprésence marketing se cache une réalité bien plus sombre, exposée par Simon Hughes dans une enquête récente pour The Athletic.
Alors que la compétition s’est ouverte, hier, le partenariat lucratif entre la Confédération Africaine de Football (CAF) et le géant pétrolier français suscite un malaise grandissant, tiraillé entre nécessités économiques, urgence climatique et graves accusations de violations des droits humains, rapporte la publication sénégalaise.
Patrice Motsepe, de connivence?
Le constat est sans appel : le football africain dépend lourdement de ses sponsors. Le partenariat entre la CAF et TotalEnergies, déjà vieux de huit ans, a été prolongé jusqu’en 2029 plus tôt cette année. Ce renouvellement est estimé à 1,125 milliard de dollars, un montant qui marque « une augmentation significative par rapport aux chiffres précédents ». Patrice Motsepe, président de la CAF, défend cet accord en affirmant qu’il « contribue au développement et à la compétitivité mondiale du football dans 54 pays africains ».
Le sportswashing
Pourtant, cette injection de capitaux ne suffit pas à faire taire les critiques. Greenpeace accuse ouvertement la multinationale de « sportswashing( NDLR: blanchiment par le sport) », affirmant qu’elle « exploite volontairement les millions de téléspectateurs mondiaux de la CAN pour redorer son image ». Une accusation que TotalEnergies rejette en bloc, qualifiant ces allégations de « fausses » et rappelant avoir « investi plus de 20 milliards d’euros dans les énergies bas carbone dans le monde depuis 2020».
La tragédie de Safi
L’ironie de ce sponsoring est tragiquement soulignée par l’actualité météorologique marocaine. Alors que la marque s’affiche partout, le pays hôte subit de plein fouet les conséquences du dérèglement climatique. En effet, la semaine passée, le Maroc a connu des conditions météorologiques extrêmes. Les inondations meurtrières à Safi ont fait « des dizaines de victimes » après des années de sécheresse.
Une tragédie mettant en lumière la vulnérabilité de certaines régions du Royaume face aux aléas climatiques imprévisibles. Frank Huisingh, de la campagne Fossil Free Football, dénonce cette dissonance cognitive : l’industrie fossile s’associe à « nos héros du football et nous vend le mensonge que nous ne pouvons pas nous passer de leurs produits dangereux ». Pour lui, la CAN ne devrait pas servir de vitrine à la promotion des énergies fossiles.
Un malaise dépassant la seule question environnementale.
Le lien avec TotalEnergies est qualifié de « doublement problématique » en raison de révélations troublantes concernant ses activités au Mozambique. D’autant que des médias remettent en question les efforts de TotalEnergies pour s’associer à la fierté, à la culture et au football africains, alors même que l’entreprise continue d’étendre des projets fossiles qui aggravent la crise climatique, déplacent des communautés et portent atteinte aux droits humains, du Mozambique à la Tanzanie, notamment à travers le controversé oléoduc d’Afrique de l’Est (EACOP).
Pour Greenpeace Afrique, le Magamba Network et le mouvement Kick Polluters Out, le football ne doit pas être exploité pour légitimer des entreprises dont l’activité principale accélère la catastrophe climatique et aggrave les inégalités
Appel aux institutions africaines
Les organisations à l’origine de la campagne appellent la Confédération africaine de football (CAF) à adopter des politiques de parrainage excluant les entreprises des énergies fossiles, à l’instar des mesures prises par le passé contre le parrainage du tabac dans le sport. D’autant que ce partenariat place certaines nations participantes dans une position délicate.
Les Comores, qui affrontaient le Maroc en ouverture, illustrent parfaitement cette contradiction. « Nous sommes un pays fragile […] un contributeur (mineur) [au changement climatique] » mais aussi une victime potentielle. Voir une telle nation évoluer dans un tournoi sponsorisé par un géant des hydrocarbures résume toute la complexité de l’équation : le football a besoin d’argent pour survivre, mais l’origine de cet argent menace l’avenir même des terrains sur lesquels il se joue» reconnaît, à contre cœur, Said Ali Said Athouman, président de la Fédération comorienne,
Synthèse R.C.
