Les manuels militaires sont bons pour être réécrits. Les guerres modernes ne commencent plus toujours par des coups de canon ni par des colonnes de chars traversant les frontières. Elles commencent parfois par un sachet de poudre blanche, un comprimé psychotrope et un adolescent qui croit avoir trouvé un refuge alors qu’il vient de rencontrer son bourreau.
Notre pays est aujourd’hui assiégé par deux ennemis. Le premier est le banditisme. Le second est la drogue. Deux calamités qui se donnent la main et qui avancent à pas feutrés vers le cœur même de la société.
Le banditisme est l’enfant illégitime de nos renoncements. Il naît dans les quartiers où l’ennui est roi, où le chômage devient une seconde nationalité et où le désespoir se transmet parfois comme un héritage familial. Quand une société ne parvient plus à faire rêver ses jeunes, la rue se charge de les recruter. Le voyou devient alors un personnage. Le trafiquant un entrepreneur.
Le caïd une célébrité locale. Il faut reconnaître à notre époque une qualité rare. Elle a réussi l’exploit de transformer l’inculture en prestige et la délinquance en ascenseur social. Puis vient la drogue, cette arme de destruction massive à bas coût. Un kilo de résine coûte moins cher qu’un missile. Un comprimé psychotrope coûte moins qu’une cartouche. Mais ses dégâts sont infiniment plus profonds. La drogue ne détruit pas des infrastructures. Elle détruit des volontés.
Elle ne renverse pas des gouvernements. Elle renverse des familles. Elle ne tue pas un soldat à la fois. Elle anéantit des générations entières. Depuis des années, les services de sécurité annoncent des saisies record. Des dizaines de tonnes de cannabis, des millions de comprimés hallucinogènes, des réseaux démantelés à un rythme devenu presque banal. À force de records, l’exception est devenue la routine. Et pourtant, une question devrait nous hanter.
Qui peut croire qu’un tel déluge de poison n’est qu’une simple affaire de contrebande ? Qui peut croire que l’on inonde un pays de drogue sans autre ambition que le profit ? Les nations hostiles ont depuis longtemps compris une vérité élémentaire.
Lorsqu’un peuple est difficile à vaincre, il faut s’en prendre à sa jeunesse. Détruisez ses repères, intoxiquez ses enfants, banalisez la violence et le travail de sape est accompli. Le voisin de l’Ouest est régulièrement pointé du doigt pour l’origine d’une grande partie de ce fléau. Si tel est le cas, alors il ne s’agit plus d’un simple trafic. Il s’agit d’une agression rampante, d’une entreprise de déstabilisation menée à coups de grammes plutôt qu’à coups d’obus. La poudre est devenue un bélier géopolitique.
Le narcotique est un siège sans armée. Le dealer est le fantassin anonyme d’une guerre invisible. Et nous, que faisons-nous ? Nous comptons les tonnes saisies comme on compte les gouttes d’eau qui s’infiltrent dans un navire déjà fissuré. Nous nous félicitons de chaque cargaison interceptée sans toujours mesurer l’ampleur de celles qui passent entre les mailles du filet.
Nous organisons des conférences, des colloques, des journées de sensibilisation. La drogue, elle, ne participe à aucun séminaire. Elle travaille. Elle recrute. Elle prospère. Il est temps de parler le langage de l’urgence. L’Algérie a besoin d’un plan national de salut public. Une mobilisation comparable à celle des années de lutte contre le terrorisme. Une stratégie où l’école, la famille, la culture, le sport, la mosquée, la justice et les forces de sécurité marchent dans la même direction. C
haque jeune sauvé est une victoire de la République. Chaque jeune perdu est un morceau de la nation qui s’effondre. Les peuples ne meurent pas toujours sous les bombes. Certains périssent lentement, narcotisés, désorientés, incapables de reconnaître le poison qui circule déjà dans leurs veines.
Et il serait tragique que l’Algérie, qui a survécu au feu, au sang et aux tragédies de son histoire, découvre un jour que le plus dangereux de ses ennemis n’était ni un char ni un avion. Mais une pilule. Une poignée de poudre. Et notre retard à comprendre qu’une guerre avait déjà commencé.
S. Méhalla
