À la tribune des Nations unies, Ahmed Attaf n’a pas dressé le traditionnel inventaire des crises internationales. De Ghaza au Sahara occidental, du Sahel à la Libye, jusqu’à la bataille naissante autour de l’intelligence artificielle, le chef de la diplomatie algérienne a défendu une même idée : l’ordre international perd sa crédibilité lorsque le droit varie selon les États auxquels il s’applique.
Derrière le discours apparaît surtout une Algérie qui cherche à donner une cohérence globale à sa doctrine diplomatique.
Il y avait mille façons de parler du monde tel qu’il va mal. Ahmed Attaf a choisi de commencer par une question presque embarrassante pour l’institution devant laquelle il s’exprimait :
comment restaurer la confiance ?
La question paraît simple.
Elle est redoutable.
Parler de confiance devant l’Assemblée générale des Nations unies revient nécessairement à parler de ceux qui l’ont perdue, des raisons pour lesquelles ils ne croient plus aux mécanismes internationaux et, surtout, de cette impression grandissante que le droit international possède parfois plusieurs vitesses.
C’est précisément là qu’Attaf installe le cœur politique de son intervention.
Pour Alger, le problème du monde n’est pas l’absence de règles.
Les règles existent.
Les conventions existent.
Les résolutions existent.
Les institutions existent.
Ce qui vacille, c’est la conviction qu’elles s’imposent réellement à tous.
Une ONU qui porte encore le monde d’hier
Le premier réquisitoire vise donc l’architecture internationale elle-même.
Comment demander aux peuples de croire au multilatéralisme, interroge en substance Attaf, lorsque certaines de ses institutions continuent de reproduire les rapports de force hérités d’une époque révolue ?
Le Conseil de sécurité devient naturellement le symbole de cette contradiction.
L’Afrique représente plus de un milliard d’habitants et 54 États membres des Nations unies. Elle ne dispose pourtant d’aucun siège permanent au Conseil de sécurité.
Pour Alger, cette situation n’est plus seulement une anomalie institutionnelle. Elle constitue une injustice historique qu’il faut corriger.
D’où le soutien réaffirmé à la position africaine commune réclamant une représentation permanente du continent avec de véritables prérogatives.
Mais Attaf va plus loin.
Réformer l’ONU ne consiste pas simplement à ajouter quelques fauteuils autour d’une table. Cela suppose de s’attaquer à ce qui mine aujourd’hui sa crédibilité. La sélectivité dans l’application du droit international.
Et c’est ici que Ghaza entre brutalement dans le discours.
Ghaza ou l’épreuve du réel
La Palestine n’est pas présentée comme un dossier supplémentaire de politique étrangère.
Elle devient un test.
Un test de la capacité du système international à appliquer les principes qu’il proclame.
Alger refuse surtout que les morts, les destructions et les souffrances civiles finissent par devenir une sorte de décor permanent de l’actualité mondiale.
Le danger est aussi là.
Lorsque l’exceptionnel devient quotidien, l’indignation elle-même finit par s’user.
L’Algérie réaffirme donc son soutien à l’établissement d’un État palestinien indépendant et souverain avec Al-Qods pour capitale.
Mais le raisonnement dépasse la Palestine.
Attaf condamne également les atteintes à la souveraineté de pays de la région, notamment la Syrie et le Liban, et replace la question du Golfe dans le même cadre.
Les populations ne peuvent éternellement payer le prix de confrontations et de calculs stratégiques qui les dépassent.
Le principe défendu par Alger devient alors lisible : la souveraineté ne peut être sacrée ici et négociable ailleurs.
Sahara Occidental, le passage le plus politique
Puis vient le Sahara occidental.
Et c’est probablement le passage où chaque mot compte le plus.
Attaf réaffirme la lecture algérienne du conflit. Il s’agit d’une question de décolonisation dont le règlement doit rester inscrit dans le cadre des Nations unies et du droit à l’autodétermination.
Mais son intervention contient également une ouverture politique.
Alger se prononce en faveur d’un processus de négociation entre les parties et insiste sur la nécessité d’un engagement de bonne foi conduisant à une solution politique juste, durable et acceptable.
Une ouverture, donc, mais assortie de lignes rouges.
Pas de solution imposée.
Pas de contournement du cadre onusien.
Pas de marginalisation du Front Polisario.
Et surtout, pas de transformation du fait accompli en droit par la simple action du temps.
C’est sans doute l’une des idées les plus fortes de l’intervention. Cinquante ans ne suffisent pas à transformer automatiquement une situation politique en vérité juridique.
Attaf rattache également à cette lecture la présence depuis plus d’un demi-siècle de réfugiés sahraouis en Algérie.
Pour Alger, leur situation ne peut être traitée comme un simple problème humanitaire détaché de l’origine politique du conflit.
Derrière le Sahara occidental apparaît ainsi une doctrine beaucoup plus large.
Le temps ne règle pas nécessairement les conflits.
Il peut simplement les rendre plus vieux.
Au Sahel, le fusil ne suffit plus
Le discours prend ensuite la direction du Sud.
Et là encore, Attaf tente de rompre avec une lecture exclusivement sécuritaire.
Le Sahel concentre terrorisme, pauvreté, trafics, criminalité organisée, fragilité institutionnelle et sous-développement.
Croire qu’un seul de ces problèmes pourrait être traité indépendamment des autres relève, pour Alger, de l’illusion.
On peut gagner une bataille militaire et perdre politiquement un territoire.
On peut neutraliser un groupe armé et retrouver quelques années plus tard les mêmes causes produisant de nouveaux combattants.
La doctrine défendue est donc celle du couple sécurité-développement.
Lutte antiterroriste, dialogue politique, réconciliation, investissements et développement économique doivent avancer ensemble.
Avec une constante supplémentaire, le respect de la souveraineté des États.
Ce n’est pas un détail.
Dans un Sahel devenu depuis plusieurs années un terrain de compétition entre puissances étrangères, Alger cherche à présenter une troisième voie.
Accompagner plutôt que tutéliser.
Libye, seize années pour comprendre
La Libye fournit presque naturellement l’exemple suivant.
Seize années de crise n’ont pas produit l’État stable que promettaient, autrefois, les interventions et les multiples médiations.
Attaf en tire une conclusion connue de la diplomatie algérienne. Aucune architecture politique durable ne peut être construite à la place des Libyens.
Dialogue interlibyen, réconciliation nationale, réunification des institutions et accompagnement des Nations unies constituent donc les piliers défendus par Alger.
Mais le ministre désigne également un facteur aggravant.
Les ingérences étrangères.
Autrement dit, on ne peut prétendre éteindre un incendie lorsque plusieurs acteurs continuent d’y apporter leur propre combustible.
Même principe pour le Soudan et le Yémen : préserver les États, favoriser les solutions politiques et rendre aux sociétés concernées la maîtrise de leur avenir.
Et puis Attaf parle d’intelligence artificielle
C’est probablement le virage le plus intéressant du discours.
Après les guerres, les frontières et les conflits de souveraineté, Attaf regarde vers une autre bataille.
Celle de la technologie.
La fracture de demain pourrait être numérique.
L’Afrique a raté une partie des grandes révolutions industrielles. Elle ne peut, selon Alger, se permettre de regarder passer celle de l’intelligence artificielle.
Le risque est immense. Devenir un continent de consommateurs de technologies conçues, maîtrisées, hébergées et réglementées ailleurs.
Attaf appelle donc à investir dans la formation, la recherche, les capacités numériques et le capital humain africain.
L’enjeu dépasse l’économie.
Celui qui maîtrise la donnée, les infrastructures numériques, les algorithmes et l’intelligence artificielle disposera demain d’une partie de la puissance que procuraient hier le pétrole, l’industrie ou les grandes routes commerciales.
La question posée par Alger est finalement très simple : l’Afrique participera-t-elle à cette révolution ou se contentera-t-elle de l’acheter ?
Le fil rouge algérien
C’est en rapprochant toutes ces séquences que le discours prend véritablement son sens.
Palestine. Sahara occidental. Sahel. Libye. Réforme du Conseil de sécurité. Développement africain. Intelligence artificielle.
À première vue, tout les sépare.
Attaf tente au contraire de tout relier.
Par la souveraineté.
Par le droit des peuples.
Par le refus des ingérences.
Par la réforme du multilatéralisme.
Par la conviction que la sécurité sans développement fabrique seulement des accalmies.
Et surtout par cette exigence répétée d’un droit international qui ne change pas de définition en fonction du passeport de celui auquel il s’applique.
C’est probablement là que se trouve le véritable message politique adressé depuis New York.
L’Algérie ne prétend évidemment pas pouvoir réparer à elle seule le système international. Elle cherche plutôt à se positionner parmi les États qui réclament sa transformation, particulièrement au nom de l’Afrique et du Sud global.
Et Attaf termine là où il avait commencé.
La confiance.
Elle ne reviendra pas avec davantage de communiqués.
Elle ne se décrète pas dans les résolutions.
Elle ne se négocie pas dans les couloirs.
Elle revient lorsque les mots et les actes cessent de se contredire.
Lorsque la même règle vaut pour le puissant et pour le faible.
Lorsque la paix signifie davantage qu’une simple pause entre deux guerres.
Et lorsque l’ONU redevient, aux yeux des peuples, autre chose que le théâtre où les rapports de force viennent chercher une légitimité.
Car au fond, le monde ne souffre peut-être pas d’un manque de principes.
Il souffre de ne plus croire que ses principes valent pour tout le monde.
Synthèse S. Méhalla
