Par Redwane Malek
Entre la promotion d’interlocuteurs recrutés auprès de transfuges sahraouis retournés et le déferlement militaro-financier soutenu par le couple sionisto-émirati, Rabat tente de transformer en sa faveur un rapport de force. Comme si les alliances ou les technologies militaires pouvaient réduire le droit du peuple sahraoui à décider de son avenir.
Depuis plusieurs années, le Maroc poursuit une stratégie visant à consolider son contrôle sur le Sahara occidental, à multiplier les soutiens internationaux à son plan d’autonomie et à réduire progressivement l’espace diplomatique du Front Polisario. L’objectif est clair : installer l’idée que la souveraineté marocaine sur le territoire serait une réalité acquise, dont il ne resterait qu’à négocier les modalités administratives.
La résolution 2797 du Conseil de sécurité, adoptée en octobre 2025, a été présentée à Rabat comme une victoire diplomatique majeure. Pourtant, les développements ultérieurs montrent que le conflit n’est pas réglé. Le 26 septembre dernier, Massad Boulos, conseiller du président américain Donald Trump pour les affaires arabes et africaines, a reconnu qu’aucune solution imminente ne se dessinait après trois cycles de négociations. Il a également salué le rôle de l’Algérie dans le processus, tout en précisant qu’Alger ne pouvait imposer une solution au Front Polisario.
Cette déclaration rappelle une évidence que le discours triomphaliste marocain tend à escamoter : une résolution, même favorable à une orientation diplomatique, ne vaut pas règlement définitif d’un conflit de décolonisation. Un cadre de négociation ne constitue ni un accord accepté par les parties ni un titre de souveraineté incontestable.
La stratégie marocaine repose ainsi sur plusieurs leviers complémentaires : consolider le contrôle territorial, obtenir des soutiens politiques, développer les capacités militaires, attirer les investissements et favoriser l’émergence de quelques transfuges sahraouis acquis à sa cause.
Marrakech, vitrine de l’implantation militaire sioniste
Le Marrakech Air Show, organisé du 7 au 10 octobre dernier, a donné une illustration particulièrement visible du rapprochement entre le Maroc et l’entité sioniste. Pour la première fois, le ministère sioniste de la Défense a ouvert un pavillon national et conduit une délégation d’industries militaires dans une exposition marocaine. Huit entreprises sionistes y ont présenté leurs technologies, notamment dans les domaines des munitions rôdeuses, des systèmes robotisés, des drones autonomes, des communications satellitaires et du guidage laser. Les grands groupes Elbit Systems, Israel Aerospace Industries et Rafael figuraient également parmi les exposants.
Cette présence ne relève pas d’une simple opération commerciale. L’armée sioniste présente cette participation comme un moyen de développer les exportations militaires et les partenariats de défense. La vitrine de Marrakech matérialise ainsi la soumission croissante du Maroc aux réseaux militaires sionistes.
Le contexte régional donne à cette coopération une portée qui dépasse les échanges commerciaux. Elle se développe alors que la question palestinienne demeure sans règlement juste et que les massacres à Ghaza ont mis à nu les contradictions entre les engagements diplomatiques de plusieurs États arabes et la poursuite de leurs relations avec l’État hébreu.
Le triangle hostile
Le Maroc et les Émirats sont visiblement les proxys avérés de l’entité sioniste dans le monde arabe, autrement dit, ils schématisent une alliance de circonstance aux visées hostiles.
Les éléments de convergence sont tangibles. Les Émirats ont établi leurs relations avec l’entité sioniste dans le cadre des accords d’Abraham, puis développé leur coopération économique et militaire. L’Institut international d’études stratégiques (IISS) relevait encore en octobre dernier, l’augmentation des exportations militaires sionistes vers les pays signataires, particulièrement les Émirats, ainsi que l’approfondissement de leur coopération industrielle. Une analyse du Washington Institute avait déjà décrit les négociations entre le groupe émirati EDGE (une coentreprise américano-émiratie) et l’entreprise sioniste Elbit Systems autour du drone Hermes 900, comme un exemple de transfert technologique et de rapprochement entre les deux industries militaires.
Dans le même temps, Abou Dhabi a clairement soutenu la position marocaine sur le Sahara occidental. L’ouverture du consulat général émirati à Laâyoune, le 4 novembre 2020, a été officiellement présentée par les Émirats comme une manifestation de leur soutien au Maroc.
Le schéma qui se dessine est donc celui d’une complémentarité stratégique : l’entité sioniste apporte des technologies militaires : les Émirats disposent de capitaux, financiers et d’un réseau d’influence régional, le Maroc offre leur implantation politique au Maghreb et une plateforme tournée vers le Sahel.
Cette configuration pose une question politique majeure. Le territoire sahraoui, dont le statut reste à déterminer conformément au droit international, peut-il devenir l’un des enjeux indirects d’une recomposition sécuritaire régionale sans que la volonté de sa population ne soit placée au centre du règlement ?
La béquille MSP
La stratégie marocaine concerne aussi la représentation politique des Sahraouis. C’est dans ce contexte qu’est apparu, en avril 2020, le Mouvement sahraoui pour la paix (MSP), constitué autour de dissidents du Front Polisario, retournés par le Makhzen et dont les membres sont établis à l’extérieur des territoires occupés.
Le Makhzen a créé et instrumentalisé ce mouvement illégitime dans l’unique but de contester la place du Polisario dans le processus onusien.
La démarche s’inscrit dans une stratégie plus large de fragmentation politique. Au lieu de répondre au principe de décolonisation par une consultation libre du peuple concerné, le Makhzen multiplie les initiatives, les plateformes et les interlocuteurs susceptibles de relativiser la place du Front Polisario, qui est le seul organe officiel, mandaté pour s’exprimer au nom des Sahraouis. L’existence d’un mouvement concurrent ne saurait servir de substitut à cette expression. Le critère décisif demeure la volonté du peuple sahraoui, et non l’utilité diplomatique d’un interlocuteur factice.
Dans son avis consultatif du 16 octobre 1975, la Cour internationale de justice a examiné les liens juridiques invoqués par le Maroc et la Mauritanie avec le territoire. Elle a conclu que nul ne peut écarter l’application du principe d’autodétermination par l’expression libre et authentique de la volonté des populations du territoire.
Cette exigence de décolonisation a été réaffirmée le 15 octobre 2026 par la 4e Commission de l’Assemblée générale des Nations unies, qui a adopté une résolution sur la décolonisation du Sahara occidental par 152 voix pour, deux contre (États-Unis et l’entité sioniste) et 7 abstentions. Ce vote confirme que la question sahraouie demeure inscrite dans le cadre onusien de la décolonisation et que son règlement ne saurait être dissocié du droit du peuple sahraoui à l’autodétermination.
En 1991, la résolution 690 du Conseil de sécurité a créé la Mission des Nations unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental (Minurso), à la suite de l’acceptation des propositions de règlement par le Maroc et le Front Polisario. Le plan prévoyait que les Sahraouis choisiraient entre l’indépendance et l’intégration au Maroc. Ce référendum n’a jamais été organisé. Craignant sa défaite, le Makhzen a opté pour la politique de tergiversation et du fait accompli.
C’est là que se situe le nœud juridique du conflit. Le Maroc défend aujourd’hui son plan d’autonomie comme base d’une solution politique, mais une proposition, même soutenue par des puissances influentes, ne peut être assimilée à une décision librement consentie par le peuple concerné. Le droit à l’autodétermination ne disparaît pas parce que le rapport de force se modifie, que des États ouvrent des consulats ou que des partenaires fournissent des équipements militaires.
Les soutiens diplomatiques de Rabat, y compris ceux de puissances occidentales, peuvent influer sur les négociations, mais ils ne remplacent ni le consentement des Sahraouis ni le règlement de la question de leur statut. L’enjeu n’est donc pas de nier la possibilité d’une négociation, mais de rappeler qu’elle ne peut se substituer au droit qui doit en fixer les limites.
L’inquiétude mauritanienne
La préoccupation mauritanienne mérite, à cet égard, une attention particulière, même si elle ne constitue pas le cœur du dossier. Le 31 octobre 2025, au lendemain de l’adoption de la résolution 2797, Mohammed VI avait évoqué un Maroc uni de Tanger à Lagouira. Cette formule, qui inscrit dans le discours royal une extension territoriale revendiquée jusqu’à l’extrémité sud du Sahara occidental, a nourri des interrogations à Nouakchott sur les implications régionales de la position marocaine.
Pour la Mauritanie, la question touche à la lisibilité de ses frontières, à la stabilité de son voisinage et aux conséquences éventuelles d’une évolution du statut du Sahara occidental. Les discussions sur la nécessité de clarifier les frontières définitives doivent être replacées dans ce contexte, sans présenter comme acquise l’existence d’un accord frontalier nouveau ou d’un différend officiellement ouvert.
La prudence mauritanienne rappelle ainsi que le fait accompli, lorsqu’il est présenté comme irréversible, soulève des questions de sécurité et de souveraineté pour les pays limitrophes.
Aucune alliance ne peut remplacer le consentement d’un peuple
Du MSP préfabriqué, aux partenariats militaires, de la coopération avec l’entité sioniste au soutien émirati, les leviers mobilisés par Rabat participent d’une même logique : consolider ses positions, élargir ses appuis et réduire la marge de manœuvre de ses adversaires.
La résolution 2797 n’a pas fait disparaître le conflit, comme l’a reconnu Massad Boulos ; le référendum prévu par le règlement onusien est certes occulté, mais le droit à l’autodétermination reste au centre du dossier.
Le rapport de force peut consolider une présence, mais il ne suffit pas à produire un titre de souveraineté et aucune alliance stratégique, aussi puissante soit-elle, ne peut tenir lieu de consentement libre et authentique du peuple sahraoui.
R. Malek
