Dans un entretien publié le 13 octobre 2026 par le quotidien Al-Quds Al-Arabi (El Qods El Arabi), Riadh Chaïbi, conseiller politique de Rached Ghannouchi, chef du mouvement islamiste tunisien Ennahdha, livre un discours dont la portée dépasse largement les frontières tunisiennes.
Derrière la dénonciation du pouvoir de Kaïs Saïed et la défense des opposants emprisonnés, se dessine une opération de repositionnement diplomatique. Sa principale destinataire semble être l’Algérie, dont Ennahdha reconnaît les préoccupations sécuritaires tout en contestant, implicitement, la proximité politique avec l’actuel pouvoir tunisien.
La déclaration la plus significative concerne les Émirats arabes unis. «Nous comprenons les inquiétudes de nos frères algériens face aux agissements déstabilisateurs des Émirats dans notre région, et nous partageons même ces inquiétudes», affirme Chaïbi. Une convergence affichée qui n’a rien d’anodin dans un Maghreb traversé par des rivalités d’influence et des recompositions diplomatiques.
En reprenant à son compte les préoccupations attribuées à Alger, Ennahdha tente manifestement de déplacer les lignes. Le mouvement islamiste ne veut plus apparaître comme un adversaire des orientations stratégiques algériennes. Il cherche, au contraire, à distinguer la défense des intérêts sécuritaires de l’Algérie du soutien politique accordé au président Kaïs Saïed.
La nuance est essentielle. Ennahdha ne conteste pas à Alger le droit de protéger ses frontières ni de se préoccuper de la stabilité de son voisinage. Mais Chaïbi prévient que «le souci de l’Algérie pour sa sécurité nationale ne signifie pas que nous accepterions une quelconque ingérence de sa part, ou de toute autre partie étrangère, dans la détermination de l’avenir de la Tunisie».
Autrement dit, le conseiller de Ghannouchi adresse un message soigneusement calibré à Alger. L’opposition à Kaïs Saïed ne signifie pas nécessairement une hostilité envers l’Algérie. Et la solidarité entre les deux États ne devrait pas, selon lui, se confondre avec une solidarité entre leurs dirigeants.
Une main tendue ou un calcul politique ?
Cette inflexion mérite d’être examinée avec prudence. Car Ennahdha, qui a longtemps occupé une place centrale dans les équilibres politiques tunisiens après 2011, traverse aujourd’hui une crise existentielle. Son chef historique est emprisonné, ses réseaux politiques sont affaiblis et son influence populaire demeure difficile à mesurer.
Dans ces conditions, l’ouverture affichée envers Alger peut être interprétée comme une tentative de rompre un isolement politique et diplomatique devenu particulièrement pesant.
Le mouvement semble avoir compris qu’aucune recomposition durable de la scène tunisienne ne saurait ignorer le poids de l’Algérie, partenaire économique, énergétique et sécuritaire incontournable.
Chaïbi prend d’ailleurs soin de rappeler que «l’Algérie est un pays voisin et frère. La stabilité de la Tunisie l’intéresse certainement, tout comme la stabilité de l’Algérie intéresse la Tunisie». Une évidence géographique transformée ici en argument diplomatique.
Mais cette reconnaissance soulève une interrogation. Ennahdha défend-elle une doctrine constante de souveraineté nationale ou cherche-t-elle à obtenir une forme de neutralité bienveillante d’Alger dans son affrontement avec Kaïs Saïed ?
L’entretien ne permet pas de trancher. Il révèle néanmoins une volonté de rassurer le voisin algérien et de dissiper toute suspicion d’alignement sur des agendas étrangers.
Le paradoxe de la souveraineté
«En définitive, la solution ne viendra ni d’Ankara, ni d’Alger, ni de Washington, ni d’aucune autre capitale. La solution doit être tunisienne», martèle Chaïbi.
Il rejette également l’idée de constituer un gouvernement en exil, estimant que «la formation d’une autorité symbolique à l’étranger complique davantage la crise tunisienne et ne contribue pas à sa résolution».
Cette profession de foi souverainiste mérite d’être relevée. Elle constitue aussi un test de cohérence pour une formation politique dont les affinités idéologiques et les relations internationales ont souvent nourri les controverses.
Le conseiller de Ghannouchi établit, toutefois, une distinction entre intervention étrangère et solidarité internationale avec les détenus politiques. «Nous rejetons toute intervention politique étrangère dans les affaires tunisiennes, comme nous rejetons toute tutelle extérieure sur la décision nationale», assure-t-il.
Une frontière juridiquement défendable, mais politiquement fragile lorsque les soutiens extérieurs proviennent d’acteurs engagés dans les rivalités régionales.
L’autre grande faiblesse de son argumentation réside dans le bilan d’Ennahdha elle-même. Le mouvement dénonce aujourd’hui la concentration du pouvoir et l’effondrement du pluralisme, sans véritablement revenir sur sa responsabilité dans les blocages institutionnels et les désillusions économiques de la décennie post-révolutionnaire.
Certes, Chaïbi reconnaît que l’opposition tunisienne «a souffert de la dispersion, des divergences sur les priorités et de l’absence d’un projet politique et social unifié». Mais cette autocritique collective ne saurait tenir lieu d’inventaire des responsabilités propres à Ennahdha.
Or, la crise tunisienne ne commence pas avec Kaïs Saïed. Elle plonge aussi ses racines dans les compromis avortés, les rivalités partisanes et les promesses sociales non tenues après la révolution de 2011.
Alger n’a pas à choisir les vainqueurs
Pour l’Algérie, l’enjeu dépasse les fortunes politiques d’Ennahdha et de Kaïs Saïed. Il concerne la stabilité d’un voisin stratégique, la sécurité des frontières et la préservation d’un espace maghrébin déjà fragilisé par de profondes fractures.
L’intérêt algérien ne saurait être réduit au maintien d’un homme au pouvoir, pas davantage qu’il ne devrait être instrumentalisé par une opposition en quête de reconnaissance.
La coopération entre Alger et Tunis relève d’une nécessité géopolitique durable. Elle ne peut dépendre exclusivement des alternances politiques ni des ambitions de formations partisanes.
C’est précisément sur ce terrain que le discours de Chaïbi appelle une lecture attentive. En invoquant les inquiétudes algériennes face aux Émirats, Ennahdha tente de construire une communauté d’intérêts susceptible de dépasser les divergences idéologiques. Mais reconnaître les préoccupations sécuritaires d’Alger ne suffit pas à effacer les responsabilités politiques du passé ni à établir la crédibilité d’une alternative.
Le conseiller de Ghannouchi affirme vouloir empêcher que la Tunisie ne devienne «une arène de lutte pour l’influence régionale». Une ambition respectable, à condition qu’elle ne serve pas simplement à réclamer, auprès des mêmes acteurs régionaux, un rééquilibrage des soutiens politiques.
Au fond, cet entretien révèle moins une conversion doctrinale qu’une adaptation aux rapports de force régionaux. Ennahdha cherche à redevenir un interlocuteur audible, tandis que la Tunisie continue de chercher une issue à ses impasses politiques et économiques.
Une certitude demeure. L’Algérie n’a pas vocation à arbitrer les querelles tunisiennes, et la Tunisie ne gagnerait rien à devenir le théâtre d’une compétition entre influences étrangères.
Crésus
