Le Président de la République a confirmé la fermeté d’Alger à l’égard d’Abou Dhabi, excluant tout retour sur la décision de rupture des relations diplomatiques. Entre accusations d’ingérence, référence aux «mercenaires» et rappel du soutien historique de l’Algérie au développement pétrolier émirati, le chef de l’État assume une ligne souverainiste sans concession.
Le président Tebboune a tranché. Lors de sa rencontre avec les représentants de la presse, samedi, il a affirmé que l’Algérie «ne reviendra pas sur sa décision» de rompre ses relations avec les Émirats arabes unis. Cette rupture, a-t-il expliqué, est intervenue lorsque «le couteau a atteint l’os». L’expression signifie que le différend avait atteint un niveau qui ne permettait plus de maintenir les relations dans leur forme antérieure.
Le chef de l’État a mêlé fermeté et amertume. Sans citer de cas précis, il a indiqué que «certains pays qui ne disposent pas d’une population importante ont recours au recrutement de mercenaires». Sur un ton empreint de regret face à ce qu’il considère comme de l’«ingratitude», il a cité des vers célèbres : «Je lui apprends le tir chaque jour, mais lorsqu’il a eu le bras assez fort, il m’a tiré dessus. Combien de fois lui ai-je appris à composer des poèmes, et lorsqu’il a su composer un vers, il m’a insulté.»
Tebboune a ensuite rappelé le soutien apporté par l’Algérie, dans les années 1970, aux Émirats pour les aider à bâtir leur secteur pétrolier. À propos de la compagnie pétrolière émiratie, il a déclaré : «C’est nous qui l’avons créée.» Il a ajouté qu’Abou Dhabi chercherait aujourd’hui à«exercer une forme de tyrannie pour nous contrôler». Il a conclu sur une profession de foi souverainiste : «L’Algérie est une terre pure pour laquelle des millions de martyrs se sont sacrifiés, et je n’ai pas le droit de la vendre ni aux Émirats ni à quiconque.»
Une enquête qui fait écho
Ces propos trouvent un écho particulier dans l’enquête approfondie publiée le 1er octobre par le quotidien britannique The Guardian. Celle-ci dresse le portrait d’un réseau de pratiques et d’accusations visant les Émirats : espionnage électronique, traque de détracteurs, concentration des richesses et ingérence dans des conflits extérieurs.
Le journal revient d’abord sur Raven, un programme de cyberespionnage créé sous couvert de lutte antiterroriste. Il serait devenu, selon l’enquête, un outil de surveillance visant des ressortissants émiratis, des militants, des journalistes et des personnalités politiques à l’étranger. Les capacités d’Abou Dhabi se seraient encore élargies avec l’accès au logiciel Pegasus, capable de pénétrer dans les téléphones intelligents. L’enquête cite plusieurs personnes qui auraient été ciblées ou dont le ciblage est suspecté.
Elle donne également la parole à Matthew Hedges, chercheur britannique arrêté aux Émirats en 2018 alors qu’il menait des recherches universitaires. Il y décrit ses conditions de détention, ses interrogatoires et les traitements qu’il affirme avoir subis. Le Guardian relie, par ailleurs, l’ancienne architecture de surveillance à des entreprises technologiques émiraties, notammentDarkMatter et G42, et évoque le recours à des technologies avancées d’intelligence artificielle et d’analyse de données.
Sur le plan économique, l’enquête souligne une forte concentration des richesses et du pouvoir autour du cheikh Tahnoon ben Zayed, par l’intermédiaire de groupes d’investissement qui lui sont associés et dont les actifs sont considérables. Elle s’interroge notamment sur la frontière entre fortunes privées et actifs de l’État.
À l’étranger, enfin, le journal rapporte des accusations de soutien à des groupes armés au Yémen, en Libye et en Éthiopie. Il s’attarde notamment sur le rôle attribuéà Abou Dhabi dans la guerre au Soudan, évoquant un soutien alléguéà des forces accusées de graves violations contre les civils, ainsi que le recours à des outils numériques dans des campagnes de désinformation liées au conflit.
Deux lectures qui se rejoignent
L’enquête du Guardian ne porte pas sur le différend algéro-émirati et ne mentionne pas, dans les éléments rapportés ici, la rupture décidée par Alger. Elle dessine néanmoins le portrait d’une politique d’influence, de surveillance et d’intervention extérieure qui peut être mise en regard des préoccupations exprimées par le président de la République.
Le recours présuméà des supplétifs armés dans plusieurs théâtres de conflit fait ainsi écho à sa référence aux
«mercenaires». Les accusations de pressions et d’influence visant certains États rejoignent également sa dénonciation d’une volonté de domination. Quant aux pratiques d’ingérence décrites par le quotidien britannique, elles éclairent le contexte dans lequel l’Algérie affirme faire de sa souveraineté une ligne rouge.
Il convient, toutefois, de distinguer les deux récits : l’enquête du Guardian n’établit pas de lien direct avec la décision algérienne de rompre les relations diplomatiques avec les Émirats. Le rapprochement relève donc d’une mise en perspective et non d’une démonstration causale. Pour Alger, en revanche, le message présidentiel est sans ambiguïté : la page est tournée et, à ce stade, aucun retour en arrière n’est envisagé.
Assia M.
