Le marché algérien des assurances change d’échelle, mais peine encore à résorber son passif technique.
Le marché algérien des assurances a franchi, en 2025, un seuil symbolique avec un chiffre d’affaires de 200,5 milliards de dinars, en progression de 8,82% sur un an. Une performance qui confirme le regain de dynamisme du secteur, sans pour autant traduire l’émergence d’un marché arrivé à maturité.
Derrière cette croissance se maintiennent, en effet, plusieurs fragilités structurelles : faible taux de pénétration, forte concentration sur l’assurance automobile, diversification encore limitée et contribution insuffisante des assureurs au financement de l’économie.
Selon les analyses présentées dans la Revue de l’assurance n°53, le marché national dispose encore d’un important potentiel de développement. L’expert en économie Zerouali Mostefa estime ainsi que le taux de pénétration de l’assurance en Algérie ne dépasse pas 0,81% du PIB, contre une moyenne mondiale de 7,4%.
Cet écart illustre à la fois le retard du marché algérien et les importantes marges de progression qui restent à exploiter.
Une croissance toujours dominée par l’automobile
Les assurances de dommages continuent de concentrer l’essentiel de l’activité. Elles représentent
82,7% du marché, avec un chiffre d’affaires de 165,8 milliards de dinars, en hausse de 8,9%.
Au sein de cette catégorie, l’assurance automobile demeure la principale locomotive du secteur. La branche a enregistré une progression de 10,6%, notamment sous l’effet de la reprise des importations de véhicules neufs et d’occasion.
Le retour sur le marché des véhicules de moins de trois ans a notamment stimulé la demande d’assurance, y compris pour les contrats «Tous risques», dont les souscriptions ont augmenté de 7,2%.
Cette forte dépendance à l’automobile constitue néanmoins l’une des principales vulnérabilités du marché. Pour l’expert financier Djemaâ Nabil, l’automobile
«porte encore le volume, mais pas la sophistication».
La maturité du secteur passe donc par un rééquilibrage en faveur d’autres segments, notamment l’assurance vie, la santé privée, la retraite complémentaire, l’assurance agricole, la couverture des catastrophes naturelles et la protection des petites et moyennes entreprises.
Certains de ces segments affichent d’ailleurs des signes encourageants. L’assurance agricole a progressé de 17,6%, tandis que les assurances de personnes demeurent plus modestes, avec une croissance de
3,5%.
Le Takaful confirme son potentiel
L’assurance Takaful constitue l’une des évolutions les plus significatives enregistrées en 2025. Les contributions de cette activité ont bondi de 84,3%, pour atteindre environ 1,4 milliard de dinars.
Selon l’expert en assurances Zane Yahia, cette progression s’explique principalement par trois facteurs : l’expansion de la finance islamique à travers le réseau bancaire, l’amélioration de la visibilité réglementaire et l’adhésion d’une clientèle qui restait jusque-là réticente aux produits d’assurance conventionnels pour des considérations religieuses.
Le Takaful apparaît ainsi comme un vecteur potentiel d’élargissement de la couverture assurantielle et d’inclusion financière.
Son développement ne saurait, toutefois, constituer, à lui seul, une réponse aux difficultés structurelles du marché. La modernisation des services, la digitalisation, l’éducation financière et l’amélioration de la qualité de la relation avec les assurés demeurent indispensables.
Persistance des fragilités structurelles
La faiblesse du taux de pénétration de l’assurance s’explique par plusieurs facteurs, selon Zerouali Mostefa. L’expert pointe notamment une réglementation encore complexe et formaliste, une concurrence limitée par le poids du secteur public, une innovation insuffisante ainsi que des niveaux de rendement relativement faibles.
À ces contraintes s’ajoutent des facteurs plus difficiles à quantifier : une culture assurantielle encore limitée, certaines réticences d’ordre religieux, des contraintes managériales et le poids persistant de l’économie informelle.
Pour Djemaâ Nabil, l’enjeu du marché ne se résume donc plus à la seule croissance du chiffre d’affaires. Il concerne désormais sa structure, sa profondeur et sa productivitééconomique.
La progression des primes ne pourra, à elle seule, transformer durablement le secteur. L’objectif consiste désormais à faire évoluer l’assurance d’un produit principalement perçu comme obligatoire vers un véritable outil de gestion, de prévention et de couverture des risques, aussi bien pour les ménages que pour les entreprises.
Les grands projets ouvrent de nouvelles perspectives
La relance de l’investissement constitue l’un des principaux moteurs de croissance du marché. Les projets engagés dans les hydrocarbures, les mines, les infrastructures ferroviaires et portuaires ainsi que dans les énergies renouvelables génèrent de nouveaux besoins en matière de couverture des risques.
Les assurances liées aux risques industriels et aux grands projets figurent ainsi parmi les segments présentant les perspectives les plus prometteuses.
Cette dynamique devrait se renforcer avec la montée en puissance des investissements industriels, agricoles, énergétiques et logistiques. Les besoins en assurance des biens, en responsabilité civile, en transport et en risques industriels devraient progresser parallèlement.
Cette évolution impose, cependant, aux compagnies d’assurance de renforcer leurs capacités techniques et leur expertise afin de pouvoir prendre en charge des risques industriels et technologiques de plus en plus complexes.
Des sinistres en recul, mais un stock toujours important
Les indicateurs techniques présentent, eux aussi, un bilan contrasté. Le montant global des sinistres déclarés a reculé de 14,2% en 2025, pour s’établir à environ 90 milliards de dinars. Dans le même temps, le nombre de dossiers déclarés a progressé de 2,2%.
Les indemnisations versées ont atteint 85,6 milliards de dinars. Malgré l’amélioration du rythme de règlement, le stock des sinistres à payer demeure élevé : 131,2 milliards de dinars, correspondant à plus de 1,6 million de dossiers en instance.
L’effort d’apurement semble néanmoins se poursuivre. Le nombre de dossiers en stock a diminué de près de 390 000 dossiers par rapport au troisième trimestre de 2025.
L’incontournable transformation numérique
La digitalisation s’impose désormais comme l’un des principaux enjeux d’avenir pour les compagnies d’assurance. Souscription en ligne, dématérialisation des contrats, traitement à distance des sinistres et généralisation des moyens de paiement électroniques sont appelés à transformer progressivement la relation entre assureurs et assurés.
L’interdiction du paiement en espèces pour les contrats d’assurance, entrée en vigueur en janvier 2025, constitue à cet égard une étape importante. Elle contribue à renforcer la traçabilité des transactions et à favoriser la bancarisation.
Les nouvelles technologies pourraient également transformer en profondeur la gestion des risques. L’intelligence artificielle ouvre notamment des perspectives dans la tarification, la détection de la fraude, l’évaluation des risques, la personnalisation des contrats et le traitement des sinistres.
Pour Zerouali Mostefa, l’IA pourrait ainsi faire émerger des assureurs «augmentés», capables d’améliorer leur réactivité et leurs capacités d’analyse.
Cette transformation nécessitera, toutefois, des investissements importants dans les technologies, mais aussi dans les compétences humaines.
Les assureurs appelés à jouer un rôle accru dans l’économie
Au-delà de leur fonction traditionnelle de couverture des risques, les compagnies d’assurance pourraient progressivement renforcer leur rôle dans le financement de l’économie nationale.
La mobilisation de l’épargne longue, le financement des entreprises, la participation aux grands projets d’infrastructures et l’investissement sur les marchés financiers constituent autant de leviers susceptibles d’accroître leur contribution à l’économie.
Sur ce terrain, Zerouali Mostefa estime que les assureurs algériens restent encore en deçà de leur potentiel. La faible profondeur du marché financier et le poids de la commande publique limitent notamment leur capacitéà s’imposer comme de véritables investisseurs institutionnels.
À moyen et long terme, l’enjeu sera donc de permettre aux compagnies d’assurance de contribuer davantage au financement des PME-PMI, des infrastructures et des entreprises, tout en diversifiant leurs portefeuilles d’investissement.
Le franchissement des 200 milliards de dinars de chiffre d’affaires constitue une étape importante pour l’assurance algérienne. Mais la véritable transformation du secteur ne se mesurera pas uniquement à l’évolution des primes.
Elle dépendra surtout de sa capacitéà diversifier ses activités, élargir sa clientèle, améliorer la qualité de ses services, accélérer sa transformation numérique et renforcer son rôle dans le financement de l’économie.
Le défi des prochaines années sera donc moins de faire croître le marché que de l’approfondir et de le faire changer d’échelle.
I. Khermane
