Il faut admirer l’Occident dans ce qu’il a de plus pur, c’est-à-dire dans son hypocrisie devenue système, dans son aplomb de procureur ivre de lui-même.
Dans cette manière délicieuse de jeter l’huile, l’acier et la menace sur le monde avant de se présenter, le soir venu, en gardien bouleversé de la stabilité.
Washington a donc décidé de bloquer le trafic vers les ports iraniens à partir du 13 avril, après l’échec des pourparlers avec Téhéran. La Maison-Blanche appelle cela une mesure d’ordre. Le reste du monde, qui n’est pas obligé de prendre la propagande pour de la géographie, y voit surtout un pas de plus vers la suffocation stratégique d’une région entière.
Reuters et AP relèvent que ce blocus vise les navires liés aux ports iraniens, qu’il s’inscrit dans la crise du détroit d’Ormuz et qu’il a déjà ravivé la fièvre pétrolière et l’angoisse des marchés.
Le plus savoureux est ailleurs. Chaque fois que l’empire brutalise une mer, menace un rivage ou transforme une route commerciale en garrot flottant, il jure, la main sur le catéchisme, qu’il agit pour sauver la paix. Voilà donc la vieille magie américaine. Affamer le réel au nom de la raison. Mettre l’allumette au dépôt d’essence en expliquant aux peuples que l’on combat l’incendie.
Le pétrole a bondi au-dessus de 100 dollars, les places boursières ont reculé et même Bruxelles s’est alarmée de l’atteinte à la liberté de navigation. Comme toujours, les grands principes ne deviennent urgents en Europe qu’à partir du moment où la pompe menace de coûter plus cher et où la trouille commence à faire vaciller les indices.
Et pendant que les stratèges en costume expliquent le désordre avec des mots de notaire, la Hongrie a offert au continent une scène presque obscène de vérité. Viktor Orbán, ce patriarche de contrebande, ce sultan de l’illibéralisme sous cellophane électoral, a été balayé par Péter Magyar et par une victoire si large qu’elle ouvre la voie à des réformes constitutionnelles.
Seize ans de règne pour finir dans la poussière civique, tandis que le forint se redresse et que les marchés, ces créatures pourtant si peu sentimentales, saluent déjà le retour possible d’un peu d’air européen. C’est une leçon cruelle pour tous les petits César du continent. On peut tenir longtemps un pays par la gorge médiatique, par le clientélisme, par le folklore musclé, puis découvrir un matin que le peuple, cet animal qu’on croyait dompté, sait encore mordre.
Et voici l’Espagne, presque insolente à force d’être simplement souveraine. Pedro Sánchez, en visite à Pékin pour la quatrième fois en quatre ans, appelle la Chine à jouer un rôle plus important dans un ordre multipolaire, pendant que l’Amérique se retire de plusieurs fronts et que l’Europe cherche encore si elle doit penser ou seulement obéir.
Le simple fait qu’un dirigeant européen parle d’équilibre, de droit international et de pluralité stratégique devient, dans l’atmosphère actuelle, une provocation. Cela en dit moins sur l’Espagne que sur l’état de servitude mentale d’une bonne partie du continent.
À force de confondre alliance et laisse, tant de capitales européennes ont fini par prendre l’abaissement pour de la lucidité. Madrid, au moins, rappelle qu’une nation n’est pas née pour traduire les colères de Washington avec un accent local.
Ainsi se dessine la comédie du jour. L’Amérique bloque, menace et moralise. Les marchés tremblent comme des laquais qui entendent craquer l’escalier. Orbán chute, rappelant que les faux hommes forts finissent souvent comme des décors mal cloués. Et l’Espagne, elle, tente encore de se tenir debout dans une Europe qui a trop longtemps pris la position à genoux pour une doctrine stratégique. Le monde change. Les empires vocifèrent. Les vassaux hésitent.
Les peuples, eux, commencent à comprendre qu’entre la peur organisée et la souveraineté retrouvée, il faudra bientôt choisir. Et ce jour-là, les maîtres découvriront peut-être cette terrible nouveauté. Le théâtre obéit tant que la salle y consent.
S. Méhalla
