Il faut imaginer la scène avec le sérieux du protocole et la vulgarité du fond. Derrière le décor solennel de la présidence des États-Unis, un homme parle comme un chef de bande promu par accident au sommet de l’Empire.
Non plus un président, mais un klaxon. Non plus un responsable d’État, mais une bouche armée. Donald Trump ne gouverne pas, il éructe. Il ne parle pas au monde, il l’empoigne par le col.
Dire d’un pays, fût-il ennemi, qu’il pourrait être rayé de la carte en une nuit, ce n’est pas de la fermeté. C’est de la sauvagerie en costume sombre. Ce n’est pas le langage de la puissance, c’est le bégaiement de la brute qui a trouvé, dans l’arsenal américain, le prolongement industriel de ses caprices. Le plus terrifiant n’est même plus qu’il menace.
Le plus terrifiant est qu’il menace avec cette désinvolture graisseuse des hommes qui ont depuis longtemps cessé de considérer les peuples comme des peuples. À ses yeux, des millions d’êtres humains ne sont déjà plus qu’un décor hostile, une poussière stratégique, un obstacle logistique entre sa volonté et le pétrole.
Voilà donc où en est la première puissance du monde. À être incarnée par un homme qui confond la Maison-Blanche avec une arrière-salle de casino, la diplomatie avec l’ultimatum de racketteur, et l’Histoire avec sa propre voix. Chez lui, chaque phrase est un coup de crosse donné à la langue.
Chaque apparition publique ressemble à une conférence de presse prise en otage par un ego sous stéroïdes. Il parle comme on renverse des tables. Il vocifère comme on allume un incendie. Et ses partisans appellent cela du courage, parce qu’ils prennent depuis longtemps le boucan pour de la virilité et l’indécence pour du franc-parler.
Un chef d’État digne de ce nom mesure ses mots parce qu’il sait qu’ils peuvent tuer. Trump, lui, les jette comme un pyromane jette l’allumette, avec cette joie mauvaise des incendiaires qui aiment moins la victoire que le spectacle des flammes.
Il menace des villes, des ponts, des centrales, donc des vies, et il le fait sur ce ton de bateleur infatué qui transforme le crime annoncé en numéro de foire. Il ne franchit plus les lignes rouges. Il les piétine, il s’essuie les semelles dessus, puis il demande qu’on admire sa franchise.
Ce personnage n’a même plus l’excuse de la colère. La colère a parfois une noblesse. Chez lui, il n’y a que l’instinct du rapport de force, la jouissance d’humilier, la passion de dominer et cette manière de salir tout ce qu’il touche, jusqu’à la fonction qu’il occupe. Il déshonore la parole publique à force de la tremper dans l’acide. Il abaisse la politique au niveau d’une intimidation de parking. Il réussit cet exploit rare de rendre obscène jusqu’au vocabulaire de la sécurité.
Et pourtant, autour de cette obscénité, tant de commentateurs continuent de minauder. On pèse les mots, on arrondit les angles, on parle d’escalade verbale, de tension maximale, de séquence inquiétante. Quelle élégance de morgue.
Un homme menace en direct un peuple entier, et les euphémismes se mettent au garde-à-vous. Le journalisme de salon repasse ses manchettes pendant que le fou de Washington distribue les préavis d’apocalypse. On n’ose plus appeler la barbarie par son nom de peur de froisser les actionnaires, les alliés, les annonceurs, les fournisseurs d’armes et les courtisans de l’Occident permanent.
Il faut donc le dire nettement. Quand un président parle comme un voyou, il ne faut pas lui prêter le prestige de la stratégie. Il faut lui laisser la honte de sa phrase. Quand il promet la nuit à des millions d’hommes, il ne faut pas disserter sur son style. Il faut constater sa faillite morale. Trump n’est pas excessif. Il est indigne. Il n’est pas imprévisible. Il est dangereux. Il n’est pas fort. Il est grossier, ce qui est la caricature du fort chez les faibles d’esprit.
Au fond, il ne fait qu’exhiber la vérité nue d’un certain empire. Sous le vernis des grands principes, la vieille tentation demeure, décider qui a le droit de vivre, qui a le devoir d’obéir, et qui peut être menacé d’effacement au nom du Bien. Trump n’invente rien. Il vulgarise. Il met en argot l’arrogance impériale. Il traduit en langage de casseur ce que d’autres, avant lui, rédigeaient dans le velours diplomatique.
C’est peut-être sa seule franchise. Il montre le monstre sans lui mettre de cravate. Et le monstre, ce soir, parle anglais, bombe le torse devant les caméras, et croit que l’Histoire applaudira sa brutalité. Mais l’Histoire a la mémoire rancunière. Elle sait reconnaître les grands hommes. Elle reconnaît aussi les grands déclassés, ceux qui, ayant reçu la charge de conduire le monde, n’auront su que le menacer comme on vide un bar à la fermeture.
S. Méhalla
