De l’embargo de 1973 aux tensions sur Ormuz, du sabotage de Nord Stream aux ambitions chinoises, l’auteur met en lumière une constante, les conflits modernes ne se comprennent pleinement qu’à travers la bataille pour le contrôle des ressources, des routes et des marchés énergétiques.
De la crise de 1973 au nouveau désordre mondial, Yacine Merzougui propose une lecture de longue durée des rapports entre hydrocarbures, puissance et guerre. Son étude soutient une idée centrale selon laquelle le pétrole n’est pas un simple produit marchand, mais l’un des nerfs vitaux de l’ordre international moderne.
Depuis l’embargo arabe de 1973 jusqu’aux recompositions géopolitiques de 2025-2026, les grandes crises énergétiques montrent que la maîtrise des flux pétroliers, des routes maritimes, des infrastructures et des stocks stratégiques conditionne les rapports de force entre États.
L’ouvrage s’ouvre sur la matrice historique du problème, le choc pétrolier de 1973. Pour l’auteur, cet épisode fondateur révèle que les producteurs peuvent transformer l’énergie en arme politique. En réponse, les États consommateurs bâtissent leurs propres instruments de défense, notamment l’Agence internationale de l’énergie et la StrategicPetroleum Reserve (SPR) américaine.
Merzougui montre que cette réserve stratégique est pensée comme une contre-arme. Si les producteurs peuvent raréfier l’offre pour faire monter les prix, les consommateurs organisés peuvent libérer des stocks pour calmer le marché. Cette logique a longtemps structuré la sécurité énergétique occidentale.
La thèse majeure de l’étude réside, cependant, dans la comparaison entre 1991 et 2026. En 1991, lors de la guerre du Golfe, la libération coordonnée des réserves stratégiques fonctionne, car elle est accompagnée d’un élément décisif, la capacité supplémentaire de production des pays du Golfe, en particulier l’Arabie saoudite.
En d’autres termes, les stocks ne suffisent pas à eux seuls. Ils n’agissent efficacement que s’ils sont appuyés par une offre compensatoire disponible.
En 2026, dans le scénario de guerre irano-américaine avec fermeture du détroit d’Ormuz, cette condition disparaît. Le même outil est alors mobilisé, mais dans un environnement radicalement différent. Les réserves sont moins remplies, les routes sont menacées, et la source même de compensation est neutralisée. L’auteur en conclut que l’«arme des réserves stratégiques» a des limites structurelles dès lors qu’elle doit affronter une rupture durable des flux.
Autour de ce noyau analytique, Merzougui élargit son raisonnement à plusieurs théâtres du nouveau désordre énergétique mondial. Le Venezuela illustre, selon lui, la capture d’un pétro-État fragilisé par l’effondrement de sa compagnie nationale, les sanctions et la rivalité entre Washington, Pékin et Moscou.
Le Canada, avec l’extension du pipeline TransMountain, montre qu’un producteur longtemps dépendant du marché américain peut rediriger ses flux vers l’Asie, ce qui modifie les dépendances régionales. Le sabotage de Nord Stream marque, pour l’auteur, un tournant historique. Il révèle la vulnérabilité des grandes infrastructures sous-marines et consacre la rupture énergétique durable entre la Russie et l’Europe.
L’Europe apparaît d’ailleurs comme l’un des grands perdants de la période récente. Très dépendante des hydrocarbures importés, elle subit de plein fouet le choc des prix, la flambée des coûts industriels et le risque de désindustrialisation. L’étude insiste sur le fait que les transitions politiques, les sanctions et les arbitrages stratégiques ont produit une vulnérabilité structurelle européenne.
À l’inverse, la Chine se positionne comme bénéficiaire relatif du désordre. Elle achète des hydrocarbures à prix décotés, domine des segments clés des technologies de transition énergétique, et avance ses intérêts par la diplomatie des ressources ainsi que par la promotion du pétro-yuan.
Un autre axe fort de l’ouvrage concerne les États-Unis. Merzougui soutient que leur rôle de garant de l’ordre pétrolier mondial s’effrite progressivement. Le système d’après-guerre reposait sur quatre piliers : suprématie militaire, domination du dollar, contrôle des voies maritimes et garantie d’accès aux ressources pour les alliés.
Or ce modèle entre en tension avec le recentrage stratégique américain, la logique transactionnelle de l’ère Trump et la montée de puissances concurrentes. L’auteur parle d’une Amérique «post-hégémonique», tandis que la Chine investit le vide laissé dans certaines régions, en particulier au Moyen-Orient et dans les pays producteurs sous sanctions.
La conclusion générale confirme les quatre hypothèses de départ. Premièrement, les réserves stratégiques sont utiles contre les chocs temporaires mais insuffisantes face aux ruptures prolongées. Deuxièmement, le retrait partiel américain ouvre un espace que la Chine tente de combler. Troisièmement, l’Europe est structurellement exposée et perdante et quatrièmement, le statut pétrolier d’un État façonne largement ses comportements dans les conflits.
En définitive, Merzougui défend l’idée que la géopolitique du pétrole reste constitutive de la modernité industrielle et militaire.
La transition énergétique ne supprime pas cette réalité. Elle l’entrelace à d’autres dépendances, notamment celles liées aux métaux critiques. L’histoire du pétrole n’est donc pas close, elle entre dans une phase nouvelle, plus instable, plus fragmentée, et sans doute plus conflictuelle.
Synthèse S. Méhalla
Auteur : Yacine Merzougui
Source : Géopolitique du pétrole et conflits armés — Édition finale 2026, étude académique, PDF fourni par l’auteur.
