À l’heure où l’âme devrait se délester de ses scories, nos écrans, eux, s’emplissent d’un vacarme marchand et d’une dramaturgie de bas-fonds. Le jeûneur mérite mieux qu’une industrie qui confond audience et indécence.
Il est des mois où une nation devrait se recueillir comme on ferme un livre ancien. Avec respect, lenteur et gravité. Le Ramadhan est de ceux-là. Il n’est pas seulement un calendrier lunaire mais une pédagogie de l’âme, une ascèse collective, une école de maîtrise et de pudeur.
Or voici que chaque année, nos écrans s’emploient à en saper la substance.
La fiction ramadhanesque, jadis lieu de transmission et de mémoire, s’est muée en vitrine tapageuse des marges criminelles. Drogue, banditisme, violence spectaculaire… La dramaturgie dominante semble persuadée que l’Algérie ne se raconte qu’à travers ses plaies.
Certes, les trafics existent.
Certes, l’État les combat.
Mais fallait-il faire de l’exception pathologique la norme narrative ?
Fallait-il, à l’heure où des millions d’adolescents absorbent ces images dans la pénombre du salon familial, ériger la déviance en horizon esthétique ?
L’argument de la «dénonciation» sert trop souvent de paravent.
À force d’exhiber le mal, on finit par l’esthétiser.
À force de le scénariser, on le banalise. L’imaginaire collectif n’est pas un terrain neutre. Il façonne les seuils de tolérance, il dessine les contours du possible.
Le Ramadhan, temps de discipline intérieure, devient ainsi le théâtre d’une pédagogie inversée, où l’excès se substitue à la mesure.
Mais la profanation ne s’arrête pas là. Elle s’insinue avec plus d’insolence encore dans l’ordre marchand. À l’instant même où la datte effleure les lèvres et où l’invocation se murmure, surgit l’injonction publicitaire. Un matraquage lourd, très lourd…
Une couche pour bébé, une boisson sucrée, un détergent domestique s’invitent dans l’intimité du ftour avec un «sahaftorkoum» mécanisé, vidé de toute chaleur humaine. Le sacré devient interstice commercial. La rupture du jeûne, simple créneau de vente.
Les tunnels publicitaires s’étirent avec une indécence presque cynique, colonisant le temps, saturant l’espace mental, transformant la soirée en galerie marchande continue. De l’eau de Javel à la Selecto, tout se vaut, tout s’impose, tout se vend. Le téléspectateur n’est plus un citoyen ni un croyant, il est un segment d’audience, une cible solvable, un cerveau disponible.
Où sont passées les fresques historiques qui réconciliaient la mémoire et le présent ? Les séries religieuses qui, sans didactisme pesant, transmettaient un héritage ? Les comédies fines qui savaient faire rire sans avilir ? Où sont ces soirées où, après le ftour, les salons vibraient au rythme de l’andalou et du chaâbi, interprétés par des maîtres dont la voix élevait plus qu’elle ne divertissait ?
Une société se révèle dans ses choix culturels. Si le mois du Ramadhan devient le laboratoire d’une surexposition du vice et d’une marchandisation sans pudeur, alors il nous faut interroger nos priorités. L’audience n’est pas une morale. Ni le profit une esthétique. Et la liberté de programmation n’exonère pas de la responsabilité sociale.
Le jeûneur mérite des égards. Il mérite un espace médiatique à la hauteur de son effort, de sa faim contenue, de sa soif assumée. Il mérite que l’écran, au moins un mois l’an, cesse d’être une foire et redevienne un miroir.
Car à force de traiter le sacré comme un marché, on finit par découvrir que ce n’est pas seulement le Ramadhan que l’on a vidé de sa substance — c’est la culture elle-même que l’on a appauvrie.
Que l’on clochardise…
S. Méhalla
