Dans cet entretien, Madame Ségolène Royal ne se contente pas de commenter l’état refroidi du thermomètre franco-algérien: elle tente d’en réécrire la logique.
Elle parle moins comme une actrice de protocole que comme une voix qui veut rendre aux mots leur poids moral. Son point de départ est presque une évidence géographique, mais elle en fait une exigence politique : la Méditerranée n’est pas un fossé, c’est un patrimoine commun, une proximité qui oblige. Et cette obligation, dit-elle, passe d’abord par une démarche de vérité.
Dans sa bouche, l’apaisement n’est pas une formule molle, mais une mécanique précise: reconnaître, restituer, reconstruire. Reconnaître, non pas au sens d’une culpabilité héréditaire — elle récuse cette idée — mais au sens d’un fait historique établi, d’une réalité nommée clairement. Restituer ensuite: les biens culturels, les archives, les objets-signes, les documents, et surtout ce qu’elle traite comme une urgence sanitaire autant que mémorielle, les informations relatives aux essais nucléaires dans le Sahara. Car une mémoire non documentée est un terrain où prospèrent l’approximation, la falsification et la rancune.
Ce qu’elle propose est d’une simplicité presque provocante: ne plus traiter la restitution comme un «problème», mais comme une solution. Non pas rendre des objets pour rendre des objets, mais rendre ce qui appartient à l’Algérie comme un geste inaugural, un signal de reconnaissance, une clef qui ouvre — enfin — le passage vers les partenariats économiques et culturels. «On connaît la solution», insiste-t-elle en substance. Le scandale, dans cette perspective, n’est pas tant la complexité des dossiers que leur immobilisation : l’impossible n’est pas juridique, il est psychologique, idéologique, souvent électoral.
Et c’est là que son propos devient nettement plus sensible. Royal dessine un paysage français où l’Algérie sert trop souvent de décor à des batailles politiciennes, où l’on fabrique de l’ennemi parce que cela rapporte, où l’on additionne algérophobie et islamophobie comme on additionne des points dans une campagne. Elle ne vise pas seulement une frange : elle vise un système de rentabilité de la haine. À ses yeux, ces discours ne bloquent pas seulement des dossiers : ils bloquent une chance historique.
La rente de la haine, l’urgence de l’égalité
Dans la seconde respiration de l’entretien, l’ancienne ministre quitte la mémoire au sens strict pour entrer dans le présent social. Elle évoque cette France qui compte des millions de citoyens ayant un lien direct avec l’Algérie, cette histoire faite non seulement de blessures mais aussi de brassages, de circulation, de métiers, de vies entremêlées.
Elle insiste sur un point rarement assumé dans le débat public: la diaspora algérienne en France devient le réceptacle immédiat des tensions politiques. Quand la relation se dégrade au sommet, la discrimination s’infiltre à la base. Quand la parole s’endurcit, l’existence quotidienne se resserre.
C’est ici qu’elle emploie une notion centrale: la destruction des valeurs. Non pas un effondrement abstrait, mais une corrosion concrète : préjugés, condescendance, réflexes d’inégalité, soupçons automatiques. Et Royal ramène la discussion à une exigence qu’elle répète comme une règle d’or : parler d’égal à égal. Car, dit-elle, tant que subsiste dans certains milieux français — parfois inconscients — un vieux pli de supériorité, la relation restera boiteuse, donc vulnérable à la moindre crise.
Son observation sur l’économie n’est pas un simple appendice technocratique : elle en fait une preuve. Elle décrit une Algérie qui a changé, qui se diversifie, qui innove, qui forme, qui attire, qui accélère — et une France qui, si elle reste prisonnière des discours de friction, laissera passer le train. Les entreprises, affirme-t-elle, voient les complémentarités. Ce sont les postures politiques qui les abîment. Et l’avertissement est net : un jour, le basculement sera fait — et il sera trop tard pour s’en plaindre.
Dans un passage qui marque, Royal relie tout cela à une idée plus haute : la responsabilité envers les nouvelles générations. Elle parle de jeunes qui vivent déjà l’angoisse climatique, les crises mondiales, la guerre, l’incertitude — et à qui l’on ajouterait, par paresse ou calcul, des contentieux mémoriels non réglés. Son raisonnement est implacable : demain, ils demanderont des comptes. Pourquoi avez-vous gardé des archives? Pourquoi avez-vous su et n’avez pas fait? Pourquoi avez-vous laissé s’installer la haine comme une stratégie?
Et c’est peut-être là que l’entretien prend sa dimension de référence : Royal ne demande pas qu’on aime, elle demande qu’on comprenne. Elle ne réclame pas une émotion, elle réclame une décision. Elle trace une ligne: la réconciliation n’est pas une faveur accordée à l’Algérie, c’est une obligation morale pour la France, un intérêt concret pour les deux peuples. Quant à ceux qui attisent la discorde, elle les renvoie à leur véritable nature: non pas des patriotes, mais des profiteurs de chaos — des marchands de peur qui instrumentalisent des électeurs «à leur insu» et dont le racisme, au fond, n’est pas une conviction: c’est un modèle économique.
Si cet entretien «fera date», ce ne sera pas parce qu’il est spectaculaire. Ce sera parce qu’il rappelle une évidence oubliée : les nations ne se grandissent pas dans la crispation, mais dans le courage de la vérité — et dans la dignité de l’égalité.
S. Méhalla
