Par Prof. Mustapha Kamel Mihoubi
EAU, SANTÉ ET BIEN-ÊTRE (ODD6 et ODD3)

L’accès à l’eau potable et à l’assainissement représente un facteur déterminant pour la santé publique. En dépit de progrès notables, notamment un taux de raccordement au réseau d’eau potable atteignant 98 % et à l’assainissement pour 95 %, la qualité et la régularité de l’approvisionnement en eau potable restent problématiques.
Les interruptions et restrictions récurrentes de l’approvisionnement en eau potable, particulièrement durant la période estivale, affectent plus de 70 % de la population dans certaines régions du pays, peuvent induire des conditions favorables à la propagation de maladies hydriques (MTH),associées à d’autres facteurs de risque comme la pollution des oueds par les rejets industriels et domestiques, les puits non réglementés creusés sans respect des normes sanitaires, les interconnexions (cross-connexions) entre réseaux d’eau potable et d’assainissement, l’utilisation d’eaux usées brutes destinées à l’irrigation, et l’insuffisance du traitement des eaux usées (seulement 50% actuellement). Les principales maladies d’origine hydrique recensées sont : choléra, fièvre typhoïde, dysenteries, hépatite A et les TIAC (Toxi-Infection Alimentaire Collective). Des impacts indirects peuvent se manifester, tels que : l’augmentation des maladies non transmissibles aggravée par la pollution de l’eau, l’anxiété et les risques accrus de conflits sociaux et de violences liés aux pénuries d’eau.
L’assainissement, étant un enjeu sanitaire majeur avec l’objectif d’atteindre 95 % de traitement des eaux usées d’ici 2040, représente un investissement sanitaire majeur. Au-delà de la réduction des risques des maladies hydriques, cela permettra de préserver les milieux aquatiques, protéger la biodiversité et créer une ressource supplémentaire de 1,65 milliard de m³ d’eau réutilisable pour usage agricole et industriel.
Le retour sur investissement (ROI) sanitaire est estimé à 4:1, c’est-à-dire que chaque dollar investi dans l’assainissement génère près de 4 dollars d’économies en coûts de santé. Il est important de souligner que les pouvoirs publics ont mis en place un arsenal juridique et institutionnel adéquat pour la lutte contre les maladies à transmission hydrique (MTH), marquant ainsi une évolution significative de la gouvernance sanitaire à travers la création de la Commission Nationale de Prévention et de lutte contre les MTH, en l’occurrence décret exécutif nᵒ 19-196 du 10 juillet 2019. Cette commission constitue l’organe permanent d’aide à la décision, la concertation, la coordination, le soutien, le suivi et l’évaluation en matière de prévention et de lutte contre les MTH, ainsi que la réorganisation des bureaux communaux d’hygiène selon des exigences modernes, conformément au décret exécutif n° 20-368 du 2 décembre 2020.
La méthodologie adoptée repose sur l’association d’infrastructures, d’une surveillance épidémiologique, d’une coordination intersectorielle et d’une éducation à la santé. Elle représente un paradigme pour les autres nations confrontées aux problèmes des maladies tropicales négligées. La réussite dépend de la persévérance, l’adaptation face aux nouveaux défis tels que le changement climatique et l’urbanisation, ainsi que du maintien d’une surveillance continue, notamment durant la période estivale où les risques s’avèrent plus important.
EAU ET CHANGEMENT CLIMATIQUE (ODD6 et ODD13)
À l’instar des autres pays du bassin méditerranéen, l’Algérie est confrontée aux effets du changement climatique, qui constitue le principal facteur d’amplification du stress hydrique. Les projections climatiques pour la région méditerranéenne, comme confirmées par le GIEC et par les études nationales, anticipent une réduction des précipitations de 10 à 20 % d’ici 2050, une augmentation des températures moyennes de 1,5 à 2,5 °C, une intensification des événements extrêmes (sécheresses prolongées et crues éclair) et une élévation du niveau de la mer, affectant les aquifères côtiers par intrusion saline. Ces changements climatiques affectent de manière directe toutes les composantes du cycle hydrologique. L’évapotranspiration accrue (augmentation de 10 à 15 %) réduit quant à elle, le ruissellement et la recharge des nappes.
Les risques de vulnérabilité du système hydrique face au changement climatique se manifestent par des répercussions sur les ressources superficielles, incluant une diminution des contributions aux barrages de 15 à 25 %, conformément aux scénarios climatiques les plus défavorables, une augmentation de la sédimentation des barrages (conséquence d’une érosion intensifiée lors de précipitations torrentielles), une détérioration de la qualité de l’eau due à la concentration des polluants en période de faible débit, ainsi qu’une altération significative du régime hydrologique. Les incidences sur les eaux souterraines se manifestent par une réduction de la recharge naturelle des nappes passant de 20 à 30 %, une intrusion saline dans les aquifères côtiers affectant 30 à 40 % des captages littoraux, et une surexploitation accrue destinée à compenser le déficit en surface, accélérant par conséquent l’épuisement et augmentant le risque de pollution des nappes superficielles par les nitrates et les pesticides.
D’une manière paradoxale, bien que le changement climatique exacerbe le stress hydrique, les solutions envisagées pour garantir la sécurité de l’approvisionnement en eau, telles que le dessalement ou l’augmentation des prélèvements, contribuent à accroître les émissions de gaz à effet de serre. Il est à noter que les usines modernes utilisant l’osmose inverse et dotées de dispositifs de récupération d’énergie (ERD) atteignent des consommations électriques de trois à trois virgule cinq kilowattheures par mètre cube d’eau produite.
Conformément au programme établi par les pouvoirs publics pour 2030, une production s’élevant à 2,0 milliards de m³/an engendrera plus de 2,7 millions de tonnes de CO₂/an, et atteindra 5 et 6,5 millions de tonnes à l’horizon 2030. Compte tenu des projections de production d’eau par dessalement estimée à 2,9 milliards de m³/an en 2040, il est anticipé que les émissions atteindront 4,1 millions de tCO₂/an si l’électricité utilisée conserve une origine fossile. L’extraction intensive des eaux souterraines entraîne un rejet additionnel variant de 1 à 2 millions de tonnes de CO₂. Il est jugé optimal de favoriser de manière substantielle l’osmose inverse associée à l’énergie solaire photovoltaïque, ce qui permet de générer de l’eau dessalée avec une empreinte carbone virtuellement nulle, tout en tirant profit du potentiel solaire élevé du pays. Cette association transforme le dessalement, traditionnellement une source importante d’émissions de CO₂, en une approche durable et respectueuse du climat pour la sécurité hydrique.
EAU ET ÉCOSYSTÈMES TERRESTRES (ODD6 et ODD15)
Les écosystèmes terrestres, déjà fragilisés par l’aridité naturelle, subissent une pression croissante due au stress hydrique anthropique. Les forêts, les zones humides, les oasis et les parcours pastoraux dépendent tous d’un niveau minimum d’eau pour leur survie et leurs fonctions écosystémiques. La surexploitation des ressources en eau pour les besoins humains compromet directement la résilience et la biodiversité de ces écosystèmes.
Le patrimoine végétal se caractérise par l’existence d’environ 4,1 à 4,2 millions d’hectares de forêts, et 1,6 million d’hectares de maquis, ces derniers étant principalement concentrés dans la région septentrionale. Ces écosystèmes forestiers exercent une fonction vitale dans le cycle hydrologique, notamment en facilitant l’infiltration, en limitant l’érosion et en régulant les flux hydriques des cours d’eau. Ils recèlent également une biodiversité remarquable, comprenant plus de trois mille espèces végétales et quatre cents espèces animales, parmi lesquelles figurent plusieurs espèces endémiques et menacées.
Les répercussions du stress hydrique sur les écosystèmes se manifestent par une dégradation des zones humides temporaires, telles que les sebkhas et les chotts, par un assèchement estimé entre quarante et cinquante pour cent, ainsi que par une diminution significative des populations d’oiseaux migrateurs qui utilisent ces espaces et ces zones comme haltes migratoires. L’augmentation de la salinité des sols et des eaux de surface, consécutive à la concentration évaporative, induit un appauvrissement de la biodiversité aquatique, se traduisant par la disparition de plusieurs espèces endémiques de poissons et d’amphibiens.
Tableau :Matrice des synergies et arbitrages
| Interconnexion | Synergies | Arbitrages | Solutions |
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ODD 6 – ODD 2 |
Irrigation efficiente, eaux usées agricoles | Eau potable vs irrigation | Modernisation irrigation, cultures adaptées |
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ODD 6 – ODD 3 |
Assainissement, eau potable, hygiène | Coûts santé vs investissements eau | Assainissement intégral, qualité eau |
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ODD 6 – ODD 7 |
Dessalement solaire, hydroélectricité | Énergie pour dessalement d’eau de mer | Énergies renouvelables, efficience |
| ODD 6 – ODD 13 | Adaptation climatique, résilience | Émissions GES dessalement | Solutions basées nature, décarboné |
| ODD 6 – ODD 15 | Services écosystémiques, biodiversité | Eau humains vs écosystèmes | Solutions basées nature, restauration |
Dans le contexte du changement climatique, l’impératif d’une action immédiate se conjugue avec la nécessité d’une approche réfléchie. Les approches conventionnelles, telles que la construction de barrages sur les cours d’eau intermittents, le pompage intensif des eaux souterraines et l’irrigation gravitaire, ne suffisent plus à répondre aux besoins actuels.
Il est impératif d’élaborer un nouveau paradigme hydrique, intégrant des technologies de pointe telles que le dessalement, la digitalisation et l’irrigation de précision, ainsi que des solutions fondées sur la nature, comme le reboisement, la restauration des zones humides et l’agroforesterie, une gouvernance participative et une évolution des comportements. L’Agenda 2030 et ses dix-sept objectifs de développement durable (ODD) constituent non seulement une énumération de vœux pieux, mais un cadre d’action intégré qui reconnaît l’interdépendance des enjeux liés au développement.
La réussite d’une gestion durable des ressources hydriques est conditionnée par son intégration à une stratégie globale de développement durable, caractérisée par sa cohérence, son ambition et son universalité. L’eau constitue un élément vital, mais dans un pays aride où les effets du changement climatique sont exacerbés, elle représente également l’épreuve décisive de notre aptitude collective à adopter une approche systémique, à manifester une solidarité effective et à édifier une infrastructure résiliente.
La fenêtre d’opportunité permettant d’inverser cette tendance a tendance à regresser rapidement. Les décisions qui seront adoptées d’ici 2030 détermineront la trajectoire hydrique et, par conséquent, la trajectoire de développement de notre pays pour les décennies à venir. Le moment opportun pour agir de manière intégrée, transformative et durable est présent.
Prof. Mustapha Kamel MIHOUBI
Enseignant-chercheur ENSH
Ancien Ministre)
E-mail : k.mihoubi@ensh.dz
Références :
- ANRH (2023).Bilan des ressources en eau en Algérie, Agence nationale des ressources hydriques, Alger.
- WAP (United Nations World Water Assessment Programme). (2021). The United Nations World Water Development Report 2021: Valuing Water. Paris: UNESCO
- (2019). Special Report on Climate Change and Land. Geneva: Intergovernmental Panel on Climate Change.
