En affirmant que «la colonisation n’est pas un crime», Édouard Philippe ne commet pas une simple erreur d’analyse : il s’inscrit, consciemment ou non, dans une entreprise de falsification historique.
Dans un texte implacable, l’universitaire Olivier Le Cour Grandmaison démonte ce révisionnisme d’État et accuse les élites françaises de trahir la vérité, la mémoire et la République.
Dans un billet d’une extrême sévérité, Olivier Le Cour Grandmaison ne laisse aucune échappatoire à Édouard Philippe. La réponse du maire du Havre sur LCI — «non» à la qualification criminelle de la colonisation — n’est pas, selon l’auteur, une maladresse de plateau. Elle est l’expression brute d’un déni structuré, nourri par un calcul électoral cynique et par une tradition politique française qui refuse obstinément de regarder son passé colonial en face.
Pour l’universitaire, cette déclaration relève d’un double scandale : scandale intellectuel d’abord, tant elle trahit une ignorance abyssale de l’histoire coloniale française — conquêtes sanglantes, massacres de masse, guerres d’extermination, répressions systématiques — et scandale politique ensuite, car elle vise clairement à séduire un électorat travaillé par les obsessions identitaires des droites radicalisées et de l’extrême droite.
Le Cour Grandmaison démonte ainsi l’illusion d’un «bloc central» modéré : sur la colonisation, affirme-t-il, les droites dites respectables partagent le même fonds idéologique que les nostalgiques de l’Algérie française.
L’auteur insiste sur la responsabilité écrasante des élites issues des grandes écoles. Que Édouard Philippe, formé à hypokhâgne, à Sciences Po et à l’ENA, puisse tenir de tels propos révèle, selon lui, une faillite structurelle de ces institutions, longtemps complices d’une histoire tronquée, euphémisée, recouverte par le vernis mensonger de l’universalisme républicain. Ce récit falsifié — le «roman impérial-républicain» forgé par Jules Ferry — continue de prospérer par omission, lâcheté ou opportunisme.
Olivier Le Cour Grandmaison rattache ce déni à une séquence politique précise : la loi du 23 février 2005, jamais abrogée, qui impose une vision officiellement laudative de la colonisation. Cette loi marque, écrit-il, le basculement assumé de la République dans la contre-vérité historique, bien avant l’ère de la «post-vérité». Depuis, politiciens, éditorialistes, grands groupes médiatiques et éditeurs militants ont méthodiquement transformé le mensonge en norme et l’apologie coloniale en opinion légitime.
La charge devient plus grave encore lorsque l’auteur évoque la promotion «Marc Bloch» de l’ENA, dont faisait partie Édouard Philippe. En niant la criminalité de la colonisation, il incarne, selon Le Cour Grandmaison, une trahison obscène de l’héritage de l’historien résistant, torturé et exécuté pour avoir refusé le mensonge d’État.
Le nom de Bloch, vidé de son sens, n’est plus qu’un ornement servant à légitimer des carrières dénuées de principes. L’auteur souligne enfin la violence infligée aux descendants des colonisés, aux victimes de l’esclavage, du Code noir, des guerres coloniales et des massacres du 17 octobre 1961.
Nier ces crimes, écrit-il, revient à les prolonger symboliquement. Le silence des gauches politiques face à ces offensives mémorielles est dénoncé comme une faute historique majeure, laissant le champ libre à une extrême droite qui a parfaitement compris l’enjeu «métapolitique» de la bataille de l’histoire. Olivier
Le Cour Grandmaison appelle à rompre avec les demi-mesures : défendre sans concession la recherche historique, reconnaître les crimes coloniaux, engager des réparations, restituer les biens spoliés et décoloniser réellement la République. Faute de quoi, avertit-il, le mensonge continuera de gouverner au nom de la France.
Synthèse S. Méhalla
