Dans un contexte de changement climatique et de raréfaction accélérée des ressources en eau, l’Algérie fait face à l’un des défis les plus critiques de son histoire moderne.
Par Mustapha Kamel Mihoubi
Cette nouvelle approche intègre également une dimension territoriale importante. Les eaux fossiles, dont l’exploitation sera poursuivie de manière maîtrisée, permettront le développement agricole dans les régions du sud du pays. Cette stratégie vise un double objectif : garantir la sécurité alimentaire nationale tout en créant des emplois massifs dans des régions aujourd’hui sous-développées.
Cette vision s’inscrit pleinement dans le cadre des Objectifs de développement durable de l’Agenda 2030, et particulièrement de l’ODD 6 relatif à l’eau propre et à l’assainissement. La gestion durable des ressources en eau apparaît en effet comme un facteur déterminant pour l’atteinte de plusieurs autres objectifs : la sécurité alimentaire, la santé publique, l’accès à l’énergie, la lutte contre le changement climatique, et la préservation des écosystèmes.
Les défis de la mise en œuvre
Si la feuille de route est tracée, sa mise en œuvre effective soulève de nombreux défis. Le premier est d’ordre financier : les investissements nécessaires se chiffrent en dizaines de milliards de dinars sur les quinze prochaines années. Dans un contexte budgétaire contraint, la mobilisation de ces ressources nécessitera des arbitrages difficiles et probablement le recours à des partenariats public-privé (PPP) et au financement international. Le deuxième défi est technologique et industriel. Le développement massif du dessalement, la modernisation des réseaux, la généralisation du traitement tertiaire des eaux usées requièrent des technologies avancées et un savoir-faire spécialisé. L’Algérie devra soit développer rapidement ces compétences en interne, soit s’appuyer sur des partenariats technologiques avec des pays ayant une expertise reconnue dans ces domaines.
Le troisième défi est humain et social. La transformation du modèle hydrique nécessite une évolution profonde des mentalités et des pratiques, tant au niveau des opérateurs que des usagers. La sobriété hydrique, principe central de la nouvelle doctrine, implique des changements de comportement qui ne s’imposeront pas sans une politique ambitieuse de sensibilisation et d’accompagnement. Le quatrième défi concerne la gouvernance et la coordination. La gestion de l’eau touche de nombreux secteurs et implique une multitude d’acteurs aux intérêts parfois divergents. La mise en place d’une haute autorité nationale de l’eau (NWA / The National Water Authority), disposant de réelles prérogatives de régulation et d’arbitrage de l’usage de l’eau, sera cruciale, mais se heurtera inévitablement à des résistances.
Une fenêtre d’opportunité à ne pas manquer
Malgré la gravité de la situation, l’Algérie dispose encore d’une fenêtre d’opportunité pour éviter une crise hydrique aux conséquences socio-économiques désastreuses. L’horizon 2040 peut sembler lointain, mais les quinze années qui nous en séparent représentent un délai extrêmement court au regard de l’ampleur des transformations à opérer. La prise de conscience des autorités, matérialisée par les décisions stratégiques prises depuis 2021 et les investissements massifs engagés, constitue un signal encourageant.
Le programme de dessalement lancé, s’il est mené à bien dans les délais prévus, permettra de sécuriser l’approvisionnement en eau potable des principales villes côtières. Les efforts engagés pour réduire les pertes sur les réseaux, bien que leur impact ne soit pas immédiat, porteront leurs fruits à moyen terme.
Toutefois, le succès de cette stratégie repose sur plusieurs conditions. La première est la continuité politique : les investissements dans le secteur de l’eau s’inscrivent dans le temps long et nécessitent une vision constante, au-delà des cycles électoraux. La deuxième est la capacité d’exécution : les plans les mieux conçus ne valent que par leur mise en œuvre effective. La troisième est l’acceptation sociale : les transformations envisagées, notamment la promotion de la sobriété hydrique et les évolutions tarifaires qu’elle pourrait impliquer, nécessitent l’adhésion de la population.
La question hydrique en Algérie dépasse largement les frontières du pays. Elle s’inscrit dans une problématique régionale et mondiale qui appelle à une coopération renforcée par des dispositifs de concertation et de changement de l’information. Les expériences des pays voisins confrontés à des défis similaires, comme la Tunisie, l’Égypte ou la Libye, offrent des enseignements précieux. Les innovations technologiques développées par les pays du Golfe en matière de dessalement ou d’agriculture de précision et économique dans des conditions extrêmes peuvent inspirer des solutions adaptées.
L’enjeu est considérable. Il ne s’agit pas seulement d’assurer la disponibilité physique de l’eau en quantité suffisante, mais aussi de garantir un accès équitable, une qualité satisfaisante et une utilisation durable de cette ressource vitale. L’eau n’est pas seulement une question technique ou économique : elle est au cœur du contrat social, de la santé publique, de la sécurité alimentaire, et plus largement de la stabilité du pays.
Face à ce défi existentiel, l’Algérie n’a d’autre choix que de réussir la transition vers un nouveau modèle hydrique, favorisant la sobriété hydrique, plus efficace et plus résilient. Les quinze prochaines années seront déterminantes. Elles diront si le pays aura su anticiper et s’adapter, ou s’il devra subir les conséquences d’une inaction dont le prix serait incalculable. « L’eau n’est pas une dépense, c’est le fondement de la souveraineté nationale. »
Mustapha Kamel Mihoubi
Enseignant-chercheur / Ancien Ministre
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RÉFÉRENCES
- GCEW, (2023). The What, Why and How of the World Water Crisis: Global Commission on the Economics of Water Phase 1 Review and Findings, 96 pages.
- GCEW, (2023). Turning the Tide: A Call to Collective Action, 32 pages.
- FAO (2011). Climate Change, Water and Food Security. FAO Water Reports 36, Rome, Italy.
- ZIMMER, D. (2013).L’empreinte eau : les faces cachées d’une ressource vitale. Paris : C. L. Mayer. ISBN 9782843771767.
- Pfister, S., Koehler, A., Hellweg, S. (2009). Assessing the Environmental Impacts of Freshwater Consumption in LCA. Environmental Science & Technology, 2009, 43, 4098–4104.
- UN Water (2024). Rapport sur les Objectifs de développement durable 6 (ODD 6).
ENCADRE 1
| COMPRENDRE LES INDICATEURS DE STRESS HYDRIQUE |
| INDICATEUR DE DISPONIBILITÉ DE FALKENMARK
Définition : Volume d’eau renouvelable disponible par habitant et par an Catégories : • > 1 700 m³/hab/an : Pas de stress • 1 000 – 1 700 m³/hab/an : Stress hydrique • 500 – 1 000 m³/hab/an : Pénurie • < 500 m³/hab/an : Pénurie absolue Situation algérienne : 287 m³/hab/an → Pénurie absolue INDICE WEI (WATER EXPLOITATION INDEX) Définition : Rapport entre prélèvements totaux et ressources renouvelables Seuils : • < 20% : Exploitation faible • 20-40% : Exploitation modérée • > 40% : Surexploitation Situation algérienne : 171% → Surexploitation critique INDICE DE DURABILITÉ Définition : Part des ressources renouvelables dans le mix hydrique total Indice de Durabilité (%) = (Ressources durables / Ressources totales disponibles) × 100 · Ressources durables= Ressources totales – Eaux fossiles non renouvelables · Ressources totales = Toutes les ressources mobilisées (eaux superficielles + souterraines + dessalement + fossiles + épurées). Interprétation : 70-79 % 🟡 Bon Acceptable : Dépendance fossile modérée (20-30 %). 60-69 % 🟠 Moyen : Préoccupant, forte dépendance fossile (30-40 %). 50-59% 🔴 Faible : Vulnérable : Dépendance fossile critique (40-50. 40-49 % 🔴 Très faible : Critique, majorité des ressources non renouvelables (50-60 %). < 40% ⚫ Insoutenable, Effondrement imminent Système >60% fossile. Situation algérienne : 63-69 % → Viabilité à long terme compromise EAUX FOSSILES vs EAUX RENOUVELABLES Eaux renouvelables : nappes phréatiques et aquifères se rechargeant naturellement par les précipitations Eaux fossiles : nappes profondes constituées il y a des millénaires, non renouvelables à l’échelle humaine (comme le pétrole). |
| LES CINQ PRIORITÉS DU PROGRAMME D’INVESTISSEMENT 2025-2040 |
| PRIORITÉ 1 : Réduire les pertes d’eau potable
Objectifs chiffrés : • 2028 : réduction à 25% • 2030-2035 : réduction à 20% • Avant 2040 : réduction à 15% Retour sur investissement : 1,0 à 1,5 milliard de m³/an récupérés Actions : Renouvellement des canalisations, détection intelligente des fuites, télérelève, formation des opérateurs PRIORITÉ 2 : Augmenter massivement le dessalement Objectifs chiffrés : • Avant 2030 : 1,9 milliard de m³/an • D’ici 2040 : 2,65 milliards de m³/an (+40%) Impact : Garantir 78% de la sécurité hydrique en eau potable Moyens : Construction de 10 grandes stations de dessalement dans l’Est, l’Ouest et le Centre (2025-2040) PRIORITÉ 3 : Développer la réutilisation des eaux usées épurées (REUE) Usages ciblés : Irrigation agricole et usages industriels Actions clés : • Généralisation du traitement tertiaire • Systèmes de monitoring et contrôle qualité • Infrastructures de transport et stockage Avantage : Diminution de la pression sur les ressources destinées à l’usage domestique PRIORITÉ 4 : Moderniser l’irrigation agricole Constat : L’agriculture est le plus grand consommateur d’eau du pays Solutions : • Irrigation intelligente et de précision (goutte-à-goutte, aspersion) • Promotion des cultures à faible consommation d’eau • Programmes d’efficacité hydrique Économies potentielles : 30 à 40% de réduction de consommation PRIORITÉ 5 : Renforcer la gouvernance institutionnelle Réforme majeure : Création d’une Haute Autorité de l’Eau / The National Water Authority (NWA) Missions de la NWA : • Pouvoir de régulation • Arbitrage d’allocation entre usages • Contrôle et évaluation des opérateurs • Coordination intersectorielle • Obligation de transparence Objectif : Une gestion intégrée et responsable de la ressource
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