Par Mustapha Kamel Mihoubi
Dans un contexte de changement climatique et de raréfaction accélérée des ressources en eau, l’Algérie fait face à l’un des défis les plus critiques de son histoire moderne. Avec une disponibilité annuelle de 287 m³ d’eau seulement, le pays se situe dans une situation de « pénurie absolue » selon les standards internationaux. Entre solutions d’urgence et planification stratégique, les autorités algériennes tentent de tracer une voie vers l’autonomie hydrique à l’horizon 2040, dans un équilibre délicat entre ressources renouvelables, dessalement et exploitation des nappes fossiles.
Crise hydrique mondiale : la région MENA en première ligne
La gestion durable des ressources en eau s’impose comme l’un des défis majeurs du XXIe siècle. Sous l’effet combiné de la croissance démographique, de l’urbanisation galopante, du changement climatique et de l’intensification des activités économiques, la pression sur les ressources hydriques s’intensifie partout dans le monde, mais nulle part ailleurs autant que dans la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord. Selon le groupe de réflexion Global Commission on the Economics of Water, le tableau planétaire est alarmant. Sur les 120 000 milliards de mètres cubes de précipitations annuelles tombant sur les continents, seuls 46 000 milliards de mètres cubes d’eau bleue sont réellement accessibles.
De cette quantité, entre 12 500 et 18 500 kilomètres cubes sont dédiés aux activités humaines : l’agriculture en consomme 1 600 milliards de mètres cubes par an, l’industrie 400 milliards de m³, et l’usage domestique 350 milliards de m³. Plus inquiétant encore, le dépassement mondial des ressources disponibles en eau bleue a franchi un cap significatif en 2023, avec un volume estimé entre 161 et 414 milliards de mètres cubes par an.
Selon le modèle proposé par GCEW, les projections pour 2050 sont alarmantes : ce dépassement devrait atteindre entre 501 et 754 milliards de mètres cubes annuels, alors qu’il était pratiquement nul en 1950. Cette tendance pose un problème majeur de dépassement des capacités de renouvellement naturel de la ressource.
La région MENA, qui abrite environ 6 % de la population mondiale mais ne dispose que de 1 % des ressources en eau douce renouvelables de la planète, se trouve en première ligne de cette crise. La Banque mondiale estime que, sans mesures appropriées, la crise de l’eau pourrait entraîner une réduction de 6 à 14 % du PIB régional d’ici 2050. Dans ce contexte préoccupant, l’Algérie apparaît comme un cas d’étude particulièrement révélateur des enjeux auxquels sont confrontés les pays méditerranéens et maghrébins.
L’Algérie au bord de la crise hydrique
L’Algérie traverse des épisodes de stress hydrique de plus en plus sévères qui remettent en question la sécurité hydrique nationale et menacent le développement socio-économique du pays.
L’année 2021 a marqué les esprits avec un épisode de sécheresse hydrologique particulièrement intense, caractérisé par un déficit pluviométrique de 30 % à l’Ouest du pays, de 20 à 25 % au Centre, et de 10 % à l’Est. Cette situation a entraîné une baisse drastique des réserves des barrages, impactant gravement la distribution d’eau potable dans une vingtaine de wilayas, partiellement desservies par les eaux superficielles.
Face à cette urgence, les autorités ont débloqué un budget global de près de 150 milliards de dinars pour faire face à la crise. Cette enveloppe exceptionnelle a permis de financer un ensemble de solutions d’urgence : la réalisation de plus de 600 forages dans vingt wilayas, la mise en place de barges flottantes et de pompes pour le transfert d’eau entre barrages, la construction de nouvelles stations monobloc de dessalement, ainsi que des travaux de réparation des réseaux pour réduire les fuites.
Ces mesures d’urgence ont été consolidées par des décisions stratégiques prises en Conseil des Ministres en juillet 2021. Le Président de la République, Abdelmadjid Tebboune, a ordonné le lancement, dans les plus brefs délais, de cinq grandes stations de dessalement d’eau de mer, chacune ayant une capacité de production de plus de 300 000 mètres cubes par jour, réparties dans l’Est, l’Ouest et le Centre du pays.
Cette décision ambitieuse vise à généraliser le dessalement de l’eau de mer dans toute la région nord et à réduire significativement les taux d’allocation des eaux renouvelables, de l’eau souterraine et de surface, avant la fin de 2025. L’objectif est d’atteindre une production totale quotidienne de 3,8 millions de mètres cubes.
Cette capacité devrait ensuite être augmentée de 1,5 million de mètres cubes par jour grâce au lancement de cinq autres stations de dessalement, pour atteindre une production totale de 5,3 millions de mètres cubes par jour, soit 1,9 milliard de mètres cubes par an, d’ici 2030.
Des indicateurs au rouge : un diagnostic sans appel
Une analyse multidimensionnelle du stress hydrique en Algérie, basée sur sept indicateurs internationaux, révèle une situation de crise hydrique structurelle et physique qui devrait persister sur la période 2025-2040. L’ensemble des indices confirme que le stress hydrique en Algérie est extrême, bien au-delà des seuils critiques définis par les organisations internationales.
L’indicateur de Falkenmark, qui mesure le rapport entre les ressources renouvelables et la population, oscille entre 287 et 215 mètres cubes par habitant et par an. Ce niveau correspond à la catégorie « pénurie absolue d’eau », soit six à sept fois en dessous du seuil de stress hydrique de 1 700 mètres cubes par habitant et par an, et quatre fois inférieur au seuil de pénurie de 1 000 mètres cubes par habitant et par an. Cette situation place l’Algérie parmi les pays les plus critiques au monde en termes de disponibilité hydrique.
L’indice structurel WEI (Water Exploitation Index), qui varie entre 157 % et 171 %, indique une exploitation des ressources renouvelables largement supérieure à leur capacité de renouvellement naturel. Ce niveau dépasse de trois à quatre fois le seuil critique de 40 % établi par l’Agence européenne pour l’environnement. Cette surexploitation systématique conduit inévitablement à l’épuisement progressif des aquifères et à une dépendance accrue aux ressources fossiles non renouvelables.
Tableau n° 1 : Valeurs synthétiques des indices de stress hydrique pour différentes échéances.
| Année | Falkenmark (m³/hab/an) | WEI (%) | WTA (m³/hab/an) | BWS (%) | PWSI (ratio) | ODD 6.4.2 (%) | ODD 6.4.1 (%) | Durabilité (%) |
| 2025 | 287 | 171,2 | 74 | 108,0 | 1,71 | 108,0 | 75,0 | 63,1 |
| 2030 | 271 | 165,4 | 82 | 109,6 | 1,65 | 109,6 | 77,5 | 66,2 |
| 2035 | 255 | 167,2 | 91 | 113,3 | 1,67 | 113,3 | 80,0 | 67,8 |
| 2040 | 254 | 157,3 | 103 | 108,8 | 1,57 | 108,8 | 82,5 | 69,2 |
Le niveau de stress hydrique de base, dépassant 108 % sur toute la période étudiée, affirme cette réalité alarmante : les prélèvements totaux excèdent les ressources disponibles, même en incluant les eaux souterraines fossiles et le dessalement. L’indice de stress hydrique physique, compris entre 1,57 et 1,71, traduit une exploitation physiquement non durable des ressources. Concrètement, pour chaque mètre cube d’eau renouvelable disponible, l’Algérie en prélève plus d’un et demi.
L’indicateur des Objectifs de développement durable des Nations Unies relatif au stress hydrique (ODD 6.4.2) place le pays dans la catégorie critique, reflétant une pression insoutenable sur les ressources en eau. Paradoxalement, l’indice d’efficience (ODD 6.4.1) montre une amélioration progressive de 75% à 82,5 %, suggérant des gains possibles dans la gestion de la demande et la réduction des pertes. Ces progrès, bien que notables, restent largement insuffisants face à l’ampleur du déséquilibre structurel.
L’indice de durabilité révèle qu’environ un tiers des ressources utilisées provient d’eaux fossiles non renouvelables. Cette dépendance, qui devrait augmenter de plus de dix-sept points de pourcentage dans les années à venir, met en péril la viabilité à long terme du modèle hydrique algérien. Le pays se trouve face à un choix crucial : poursuivre l’exploitation intensive des nappes fossiles au risque de leur épuisement, ou accélérer massivement le développement des ressources non conventionnelles.
Une dépendance croissante aux ressources non conventionnelles
L’évolution du mix hydrique algérien témoigne d’une transformation profonde en cours. Alors qu’en 2025, les eaux renouvelables devraient encore représenter 52% de l’approvisionnement total, cette part devrait chuter à 40% en 2040. Dans le même temps, la dépendance aux eaux fossiles passerait de 34,2 % à 27,5 %, tandis que le dessalement progresserait de 13,4 % à 26,7 % du total des ressources mobilisées.
Cette évolution marque un tournant stratégique majeur. Le dessalement, qui représente aujourd’hui une solution encore marginale, devrait devenir d’ici 2040 la deuxième source d’approvisionnement en eau du pays, juste derrière les eaux fossiles. La réutilisation des eaux usées épurées, actuellement négligeable avec 0,4 % du total, devrait connaître une croissance significative pour atteindre près de 6% en 2040.
Cette transition vers des ressources non conventionnelles s’accompagne de défis considérables.
A Suivre……
