À partir du livre L’Extrémiste – François Genoud, de Hitler à Carlos de François Malye et Benoît Collombat, on revisite une trajectoire où se mêlent nazisme assumé, réseaux arabes, FLN, marxistes révolutionnaires et mouvances palestiniennes.
S. Méhalla
À l’heure où ce livre resurgit dans le débat public national et où l’on redécouvre le travail minutieux de ses auteurs, il importe d’affirmer clairement quelques pensées : une enquête sérieuse, rigoureuse, débarrassée du spectaculaire, qui restitue Genoud dans sa vérité documentée. Un récit compact, fondé uniquement sur les faits établis.
L’intérêt majeur du livre est de retirer à François Genoud l’aura fantasmatique d’un «maître occulte» pour restituer une réalité plus troublante : celle d’un extrémiste cohérent, mobile, et constamment placé à l’intersection des conflits idéologiques de son temps. Le fil conducteur qui relie l’ensemble de sa vie est limpide : Genoud s’engage toujours du côté de ceux qui contestent l’ordre occidental libéral né de 1945, qu’ils soient nazis, nationalistes arabes, guérilleros marxistes ou organisations palestiniennes radicales.
La première certitude est idéologique : Genoud reste toute sa vie fidèle au nazisme. Les archives le montrent finançant ou éditant les écrits d’Hitler, Goebbels et Bormann, soutenant d’anciens dignitaires, défendant une lecture du monde où le sionisme est dénoncé comme une force impérialiste majeure. Ce socle explique sa capacité à circuler entre des acteurs politiques très différents, dès lors qu’ils partagent la même hostilité viscérale envers l’Occident.
Le deuxième élément avéré concerne son implantation dans le monde arabe. Genoud ne fut pas un observateur mais un acteur. Il participe à la création de la Banque Commerciale Arabe de Genève en 1958, puis joue un rôle déterminant en Algérie, où il gère le dépôt des fonds du FLN à l’indépendance et préside en 1963 la Banque Populaire Arabe, premier établissement bancaire adossé au nouvel État. Cet épisode, documenté par les archives algériennes et suisses, marque le sommet de son influence réelle : Genoud n’est pas un théoricien, mais un intermédiaire stratégique introduit au plus haut niveau.
Le livre révèle aussi sa facilité à naviguer entre extrême droite et extrême gauche. Ses liens avec Jacques Vergès, les réseaux trotskistes de Michel Raptis (Pablo) ou certains cercles tiers-mondistes montrent une constante : tout mouvement anti-occidental trouve grâce à ses yeux. Cette convergence idéologique, plutôt que contradiction, fait de lui un personnage charnière entre des univers politiques qui se méprisaient mais qu’unissaient parfois des intérêts tactiques.
Quant au terrorisme international, l’enquête distingue clairement éléments démontrés et fantasmes. Aucune source sérieuse ne confirme que Genoud ait dirigé des opérations terroristes. En revanche, ses liens personnels avec Waddi Haddad du FPLP, avec Carlos, ou encore avec Bruno Bréguet sont avérés. Il ne conçoit pas les attentats : il accompagne, conseille, facilite, met en relation. Genoud apparaît moins comme un cerveau que comme un passeur idéologique et financier, constant dans son engagement.
Jusqu’à ses dernières années, il reste actif : voyages au Proche-Orient, interventions publiques en faveur de militants palestiniens, correspondances politiques virulentes. Les services suisses continuent de le surveiller dans les années 1990, signe que son activisme ne s’est jamais éteint.
Au final, la relecture de L’Extrémiste montre un homme qui n’a jamais possédé le pouvoir qu’on lui prête, mais dont l’empreinte demeure : celle d’un extrémiste total, fidèle à une idéologie meurtrière, et capable de circuler entre des causes antagonistes dès lors qu’elles servaient son unique horizon politique : affaiblir l’ordre occidental. Genoud n’a pas guidé les convulsions du siècle, il a prospéré dans leurs interstices.
S. M.
