Benjamin Stora a souligné que le «chantier mémoriel engagé depuis plus de vingt ans doit se poursuivre pour remonter aux sources, celles de la guerre de conquête».
L’historien Benjamin Stora, spécialiste de la guerre d’indépendance algérienne et de la colonisation, et auteur de l’ouvrage France-Algérie. Anatomie d’une déchirure, revient dans une tribune publiée le 2 décembre dans La Croix sur les relations tumultueuses entre la France et l’Algérie, toujours minées par la question mémorielle, un domaine qui lui tient particulièrement à cœur. Il appelle à reprendre les travaux de la commission mixte d’historiens, interrompus depuis l’été 2024. Stora, qui préside la partie française de cette commission, affirme que «l’atelier de la mémoire n’est plus un luxe politique mais une nécessité imposée par les transformations sociales et politiques dans les deux pays». Selon lui, le «chantier mémoriel engagé depuis plus de vingt ans doit se poursuivre pour remonter aux sources, celles de la guerre de conquête». Ce chantier, gelé depuis l’été 2024, devra inévitablement reprendre, d’autant que l’arrivée de nouvelles générations dans les années 1990-2000, issues des immigrations postcoloniales, renforce la nécessité d’approfondir cette histoire. Stora rappelle que «l’histoire s’écrit toujours en réponse à des demandes citoyennes». Or, l’intérêt croissant pour la question coloniale s’explique par le désir de comprendre ses origines familiales. Un décalage s’est ainsi creusé entre des jeunes en quête de repères historiques et une classe politique davantage préoccupée par l’actualité immédiate.
Il souligne également que la relation franco-algérienne demeure fragilisée, estimant que la libération de l’écrivain Boualem Sansal «ne suffit pas à rétablir la confiance». Il s’interroge : une simple poignée de main entre les présidents ou une nouvelle visite en Algérie suffiraient-elles à apaiser les blessures de la mémoire ? Stora rappelle que l’Algérie «n’a pas été une colonie comme les autres», puisqu’elle avait été intégrée à la France à travers trois départements, et que les «132 ans de présence française» s’inscrivent dans une histoire de conquête violente. Il met en évidence la divergence des récits : côté français, la colonisation a longtemps été présentée comme une «mission civilisatrice», tandis que l’imaginaire algérien s’est construit autour de la rupture avec la France coloniale et la valorisation d’une «culture de guerre». D’où son appel à un «retour aux racines» de la conquête du XIXᵉ siècle, une période qui, selon lui, «n’a pas été suffisamment enseignée ni présentée dans les manuels scolaires». Il regrette également l’absence, en France, d’une production cinématographique ou télévisuelle équivalente à celle consacrée, par exemple, à la conquête de l’Ouest aux États-Unis.
La fin du déni historique ?
Pour Stora, plus les descendants de cette histoire postcoloniale accèdent à la vie publique, plus «la marge du déni se réduit» et plus «la logique du silence recule». «Ignorer ces blessures n’arrête pas leur saignement», avertit-il. Il estime qu’«un seul pas ou un seul discours ne suffira pas à effacer les malentendus» entre les deux pays, rappelant que leurs relations se sont nettement dégradées depuis l’été 2024. L’historien rappelle également que le nationalisme français s’est construit à la fois sur les principes d’égalité et de droits de l’homme hérités de la Révolution française, mais aussi sur une base impériale, marquée par l’inégalité des droits imposée aux indigènes musulmans et par l’expansion territoriale. En Algérie, l’imaginaire national s’est forgé autour de la rupture avec la France coloniale, à travers la langue arabe, la religion musulmane et la berbérité, autant de facteurs ayant façonné une identité issue d’une guerre de libération nationale menant à l’indépendance de 1962. Benjamin Stora critique enfin l’indifférence de la classe politique française à l’égard des recommandations de son rapport remis à Emmanuel Macron en janvier 2021. Celui-ci n’a guère été discuté : la droite et l’extrême droite l’ont rejeté, tandis que la gauche ne s’en est pas saisie. Il cite notamment la reconnaissance par la France des assassinats de Maurice Audin, Larbi Ben M’hidi ou Ali Boumendjel, jamais véritablement débattue. En conclusion, Stora estime que cette omission «ne pourra pas subsister longtemps».
De plus en plus de personnes issues de l’histoire postcoloniale accèdent aujourd’hui à des responsabilités politiques, économiques ou intellectuelles. Le moment d’affronter ces héritages douloureux approche, dit-il. La classe politique française ne pourra plus détourner le regard, et le chantier mémoriel gelé depuis l’été 2024 devra tôt ou tard redémarrer.
Mahmoud Tadjer
