L’ancien diplomate algérien Lakhdar Brahimi, figure emblématique des Nations Unies et ancien ministre des Affaires étrangères, a livré une analyse dense et lucide sur la situation internationale et la crise du Maghreb lors d’une interview sur Global Africa Telesud.
Fort de plus de vingt ans de négociations dans des zones de conflits comme le Liban, l’Afghanistan, l’Irak, le Congo ou l’Afrique du Sud, Brahimi apporte un éclairage rare sur les équilibres mondiaux et régionaux. Selon lui, si la menace d’une guerre mondiale semblait imminente il y a quelques années, la situation paraît aujourd’hui plus rassurante. «Les principaux protagonistes — États-Unis, Chine, Russie — ne veulent pas la guerre», explique-t-il, tout en soulignant que cette retenue ne se traduit pas forcément par une coopération accrue. La multipolarité émerge, mais elle reste encore floue et incertaine.
Ghaza, miroir du recul des droits humains
L’ancien diplomate insiste sur le rôle du contexte international dans la violence locale, citant Ghaza comme exemple central : «Les événements qui se sont déroulés sont horribles. Il y a un génocide qui dit son nom… et personne ne bouge.» Il critique sévèrement l’inaction occidentale, dénonçant le recul des droits humains et l’absence de réaction concrète face à la violence, tout en saluant la mobilisation de l’opinion publique en faveur des Palestiniens. Brahimi aborde également l’instabilité régionale et les incertitudes liées à l’ère Trump. Selon lui, cette période a bouleversé la prévisibilité des relations internationales, et si la guerre mondiale est évitée, les conflits locaux ne font pas peur aux grandes puissances. Il cite l’Ukraine où, jusqu’à récemment, «personne ne parlait de paix », mais où des illusions ont été créées quant à la capacité de Zelenski à vaincre la Russie. Pour Brahimi, la loi du plus fort semble dominer, et le multilatéralisme est en crise : «Les États-Unis sous Trump ne négligent pas seulement l’ONU, ils n’en veulent pas. » Malgré les limites de l’organisation, il insiste sur son importance : «L’ONU est indispensable. On ne peut pas s’en passer.» Le diplomate algérien se penche ensuite sur le Maghreb, qu’il juge « dans un état d’immobilité totale».
Selon lui, le faux départ de la coopération maghrébine est dû à l’incapacité des trois principaux pays — Algérie, Maroc et Tunisie — à s’organiser. Brahimi nuance toutefois l’idée d’un leadership marocain incontesté : «Les Marocains manifestent presque tous les jours contre l’entité sioniste, mais l’entité sioniste pénètre le Maroc… C’est un choix du pouvoir.» Il rappelle que chaque pays du Maghreb a ses propres problèmes, et que comparer leur situation est réducteur. L’ancien négociateur souligne l’importance du rôle des jeunes officiers et acteurs nationaux : «Avant de regarder les autres, il faut comprendre ce que nous avons fait ou pas fait. » Il insiste sur le fait que l’Afrique possède des progrès mais que ceux-ci sont très lents, freinés par des ingérences extérieures et des compétitions internationales pour les ressources, notamment chinoises, russes ou turques. Sur sa propre méthode, Brahimi reste humble et précis : «Aucune crise ne ressemble à l’autre. Il faut approcher chaque situation différemment et s’adapter au changement. Les gens doivent régler leurs problèmes ; nous sommes là pour les aider, pas pour les remplacer.» Enfin, l’ancien ministre invite à tirer des leçons de l’histoire sans illusion : Singapour, les tigres asiatiques, montrent qu’un leadership stable peut produire des résultats économiques, mais chaque contexte reste unique.
Brahimi rappelle que la patience, la compréhension des situations et la volonté de coopération régionale sont essentielles pour avancer dans un monde incertain et complexe. Cette interview offre une lecture précieuse d’un monde en mutation, où la prudence, l’expérience et le dialogue restent des outils indispensables pour naviguer dans les crises internationales et régionales.
Assia M.
