La Conférence internationale sur les crimes coloniaux en Afrique marque une nouvelle étape dans l’inscription de la justice historique et réparatrice à l’agenda continental. Pour de nombreux spécialistes, le choix de l’Algérie comme pays hôte ne doit rien au hasard : il consacre son rôle historique dans la lutte anticoloniale et son engagement constant en faveur des causes justes.
Intervenant sur les ondes de la Radio nationale, le docteur en histoire, Idir Hachi, a souligné que l’Algérie, « Mecque des révolutionnaires » selon l’expression d’Amilcar Cabral, s’imposait naturellement comme le théâtre de cette première conférence consacrée exclusivement aux crimes coloniaux.
« L’Algérie a payé un lourd tribut à la défense, puis au recouvrement de sa souveraineté », rappelle-t-il, évoquant les 132 années d’une colonisation qu’il qualifie non seulement de militaro-administrative et extractiviste, mais aussi de colonisation de peuplement. Pour lui, l’histoire algérienne forme « une chaîne quasi ininterrompue de luttes », couronnée par une guerre de libération devenue l’une des révolutions les plus marquantes de l’ère moderne.
Le laboratoire des atrocités
Hachi a également rappelé que les « théâtres des guerres coloniales étaient des zones de non-droit », où razzias, pillages, spoliations et violences systématiques étaient érigés en pratiques institutionnalisées. Se référant à Aimé Césaire, il a souligné que les crimes coloniaux ont constitué un « laboratoire » des atrocités commises plus tard pendant la Seconde Guerre mondiale.
Une réponse à l’appel de l’UA
De son côté, le professeur Idriss Attia, spécialiste des relations internationales, situe l’événement dans le prolongement de l’appel lancé par le président de la République lors du sommet de l’Union africaine en février dernier.
Il s’agit, insiste Attia, du premier événement africain de l’histoire explicitement consacré à la justice réparatrice et à la criminalisation du colonialisme. Selon lui, cette dynamique reflète une prise de conscience croissante à l’échelle mondiale : des revendications similaires émergent en Amérique latine, en Asie, et au sein des diasporas africaines.
Une prise de conscience
Par ailleurs, Attia identifie plusieurs facteurs pour expliquer le retard des revendications africaines : un manque de conscience collective, des priorités nationales divergentes et la complexité des situations internes. Il souligne toutefois que l’Algérie fait figure d’exception, car elle a porté dès l’indépendance la voix du Tiers-Monde en faveur d’un ordre international plus équitable.
Dès les années 1970, Alger militait déjà pour la démocratisation des relations économiques internationales, la décolonisation, la restitution des biens culturels et la justice mémorielle. « L’Algérie a été l’architecte réel de cette nouvelle dynamique africaine », affirme Attia.
Les formes de réparations
Les revendications actuelles ne concernent pas seulement les Africains du continent, mais aussi les descendants de la diaspora, victimes de l’esclavage, de la traite, de la migration forcée ou encore de discriminations persistantes.
Pour Attia, la justice réparatrice peut prendre plusieurs formes, à savoir l’annulation de la dette africaine, la récupération des richesses pillées, estimées à plus de mille milliards de dollars, le transfert de technologies, la restitution des archives et biens culturels, le financement d’infrastructures structurantes.
« Le colonialisme a freiné la croissance, effacé des identités et pillé des richesses. Il a même mené des expérimentations nucléaires et chimiques dont les conséquences persistent encore aujourd’hui », rappelle-t-il.
Le néocolonialisme
La tenue de cette conférence intervient dans une période marquée par les tensions au Sahel. Attia estime que certaines anciennes puissances coloniales cherchent à revenir sous de nouvelles formes, via des interventions politiques et militaires.
L’un des résultats majeurs attendus de cette conférence est l’adoption d’une “Déclaration d’Alger”, destinée à proposer à l’Union africaine la création de mécanismes autonomes pour porter la question des crimes coloniaux sur la scène internationale.
Pour conclure, Idriss Attia estime que le continent vit un moment décisif, précisant que «nous passons de la simple évocation des crimes coloniaux à de véritables revendications de justice et de réparation. Et comme autrefois dans la lutte pour la libération du continent, l’Algérie est en première ligne.»
Islam K.
