La libération de l’écrivain Boualem Sansal, emprisonné près d’un an en Algérie, a provoqué un frémissement dans une relation franco-algérienne enlisée depuis plus d’un an. Mais pour François Gouyette, ancien ambassadeur de France à Alger (2020-2023), ce geste, aussi symbolique soit-il, n’est qu’une première étape. Dans un entretien rare accordé à « Le JDD », il analyse la profondeur de la crise diplomatique, les marges de manœuvre réelles de Paris, les fragilités internes de l’Algérie et le paradoxe persistant de l’opinion algérienne vis-à-vis de la France.
Une libération nécessaire, mais loin d’être suffisante
Pour François Gouyette, la grâce présidentielle accordée à Boualem Sansal constitue un premier geste symbolique, indispensable pour créer les conditions d’un dialogue renoué. Selon lui, l’affaire Sansal a fortement empoisonné la relation bilatérale, devenant un marqueur de défiance et un indicateur de la capacité — ou de l’incapacité — à dépasser les tensions politiques. Sa libération, obtenue après plusieurs mois d’efforts diplomatiques franco-allemands, a permis de lever un verrou psychologique, mais certainement pas de régler la crise. « Sa libération était une condition nécessaire, mais non suffisante. »
D’après lui, le déplacement de Laurent Nuñez à Alger prend une dimension stratégique. Pour Gouyette, ce déplacement sera « un révélateur ».
Au-delà de la migration, François Gouyette souligne l’importance cruciale de la coopération sécuritaire. Avec la montée des menaces djihadistes au Sahel, notamment du JNIM, la France juge indispensable de rétablir un partenariat opérationnel avec l’Algérie, dont la position stratégique et la frontière avec le Mali en font un acteur clé de la sécurité régionale.
Selon François Gouyette, les relations franco-algériennes traversent l’une des périodes les plus tendues depuis 1962, marquées par une quasi-absence de coopération et une profonde méfiance. Pourtant, la France a tout intérêt à stabiliser ce partenariat, essentiel sur les plans sécuritaire, énergétique, migratoire et géopolitique. Gouyette souligne également que Paris, sous Emmanuel Macron, a multiplié les gestes mémoriels — rapport Stora, ouverture des archives, reconnaissance de violences coloniales — traduisant une volonté réelle d’apaiser les tensions historiques.
Selon François Gouyette, la crise actuelle s’explique surtout par la décision française de reconnaître, en juillet 2024, la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental. Cette position marque une rupture majeure avec la tradition diplomatique française, qui cherchait jusque-là à maintenir un équilibre entre Rabat et Alger. Pour l’Algérie, cette reconnaissance n’est pas seulement un soutien à son voisin de l’Ouest: elle est perçue comme une atteinte directe à ses intérêts stratégiques, puisque le Sahara occidental constitue un pilier central de sa politique étrangère.
L’incontournable chantier
Le dossier migratoire reste, d’après François Gouyette, le principal point de tension entre Paris et Alger, avec un blocage quasi total sur l’exécution des OQTF. Il souligne que cette situation reflète une relation « fortement dégradée », notamment en raison des tensions mémorielles et géopolitiques autour du Sahara occidental. Selon lui, la renégociation de l’accord migratoire de 1968 est désormais « inévitable », l’Algérie se montrant prête à revoir certaines dispositions. Gouyette identifie des priorités pour relancer la relation : le dégel des OQTF, la modernisation de l’accord migratoire, la reprise de la coopération antiterroriste et un apaisement sur le Sahara occidental.
Stéphane Romatet, ambassadeur de France, a souligné, lors d’une interview accordée à BFMTV l’importance diplomatique et humaine de la libération de Boualem Sansal, arrivée en Allemagne après près d’un an de détention en Algérie. Cette libération résulte de plusieurs mois de coopération franco-allemande et du geste de clémence des autorités algériennes.
Romatet a insisté sur la discrétion, la ténacité et le respect envers le pays concerné. Il a également évoqué le journaliste Christophe Gleize, condamné pour apologie du terrorisme, en espérant une « solution de sagesse » à son procès d’appel. L’ambassadeur a souligné que Sansal est actuellement sous surveillance médicale et que son retour en France dépendra de ses intentions. Enfin, il a rappelé que le rétablissement des relations franco-algériennes nécessite dialogue, respect mutuel et coopération sécuritaire et migratoire, tout en valorisant le lien humain et culturel entre les deux pays.
Assia M.
