Il est des peuples dont le sort devrait réveiller la conscience universelle. Le peuple sahraoui, oublié depuis plus d’un demi-siècle, vit éclaté entre exil, occupation et oubli. En 1963, les Nations unies inscrivaient le Sahara Occidental parmi les territoires à décoloniser. En 1991, la création de la MINURSO promettait un référendum d’autodétermination. Trente-quatre ans plus tard, cette promesse gît dans le sable, ensevelie sous les compromis et la peur des puissants.
Le droit trahi par ceux qui s’en réclament
Le Sahara Occidental n’est plus un territoire à décoloniser, mais une zone grise du droit international. Les puissances occidentales, si promptes à parler de liberté et de légalité ailleurs, se sont ici réfugiées dans le calcul et l’intérêt. La France et l’Espagne n’ont pas vaincu les Sahraouis : elles ont vaincu le droit. Leur silence a permis que s’installe un mensonge diplomatique durable : celui d’une autonomie présentée comme solution alors qu’elle n’a jamais été librement choisie. L’Espagne, ancienne puissance administrante, aurait dû accompagner la décolonisation conformément à la Charte des Nations unies. Elle a préféré le partage honteux de Madrid, en 1975, livrant le territoire à ses voisins. Quant à la France, elle s’est installée dans une ambiguïté commode : défendre «une solution politique réaliste» tout en cautionnant l’occupation.
Le Maroc et la tentation du fait accompli
Le Maroc proclame la «marocanité éternelle» du Sahara Occidental, mais on ne fonde pas une légitimité sur la répétition d’un slogan. Le droit international est clair : aucun texte ne reconnaît la souveraineté marocaine sur ce territoire. Et surtout, les Sahraouis occupés ne se sentent pas marocains. Ils le disent dans le silence de leurs prisons, dans l’exil de leurs familles, dans l’attente interminable d’un vote qui ne vient pas. L’autonomie pourrait être une option s’il existait au Maroc un État de droit, des institutions indépendantes, une justice respectée. Mais ce n’est pas le cas. Et le risque grandit de voir émerger une fausse solution, négociée dans l’ombre entre Rabat et certains dirigeants du Front Polisario lassés ou fragilisés. La corruption et la menace sont des armes plus subtiles que la guerre, mais tout aussi destructrices pour une cause juste.
La Mauritanie face à son passé et à sa conscience
La Mauritanie, elle aussi, porte une part de responsabilité. En 1975, elle accepta de partager le Sahara avec le Maroc, empêchant l’Espagne d’organiser la décolonisation dans le cadre onusien, ce fut un tort historique, un reniement du droit et une blessure faite à un peuple frère. Reconnaître cette faute ne diminue pas la Mauritanie : cela l’honore. Elle doit aujourd’hui observer une neutralité stricte, non par opportunisme, mais par exigence morale. Car entre le silence des puissances et les ambitions des voisins, il reste un espace pour la vérité, celui de la justice et du droit.
Un peuple éclaté, mais debout
Les Sahraouis vivent dispersés :
- sur le territoire occupé par le Maroc, où toute contestation se paie d’arrestations et de silence ;
- dans les camps de Tindouf, en Algérie, où une génération entière est née loin de sa terre ;
- en Mauritanie, où se mêlent les destins sahraouis et mauritaniens, unis par la mémoire et la fraternité.
Ce peuple n’est pas une abstraction. Il est fait d’hommes et de femmes qui ne demandent ni charité, ni compassion, mais reconnaissance et justice. Leur combat n’est pas celui de la guerre, mais de la dignité.
La faillite morale du système international
Le conflit du Sahara Occidental est devenu le symbole d’un droit international dévitalisé. Chaque année, le Conseil de sécurité renouvelle le mandat de la MINURSO, comme un rituel d’impuissance. Les États-Unis, la France, l’Espagne, et d’autres, parlent de stabilité régionale, mais oublient que la stabilité sans justice n’est que la paix du silence. Le droit à l’autodétermination, jadis moteur des indépendances africaines, a été relégué au rang de souvenir. Et l’ONU, paralysée par la géopolitique, contemple un peuple qu’elle a reconnu sans jamais le protéger.
Le devoir de vérité
Le Sahara Occidental est peut-être le dernier territoire africain encore colonisé, non par un empire, mais par l’indifférence organisée du monde. On ne peut pas éternellement étouffer la voix d’un peuple qui réclame justice. Les Sahraouis n’attendent plus des promesses, mais un acte de vérité. Et si le droit international est incapable de les défendre, alors c’est notre humanité commune qui devra répondre de cette faillite car une injustice durable ne se stabilise jamais : elle s’enracine, elle se transmet, et finit par éclater sous la forme la plus imprévisible, celle du désespoir.
M. Bellahi
