Cette année, plus de mille maisons d’édition venues d’une quarantaine de pays ont répondu présent. Entre les pavillons arabe – Égypte, Syrie, Liban, Tunisie – et les stands européens, l’offre est aussi foisonnante que diversifiée.
C’est une marée humaine qui a envahi, dès les premières heures du matin, les allées du Palais des Expositions des Pins Maritimes. Pour sa cinquième journée, la 28ᵉ édition du Salon international du livre d’Alger (SILA) a confirmé son statut de rendez-vous culturel incontournable, attirant un public aussi nombreux qu’enthousiaste. Étudiants, familles, lecteurs fidèles et simples curieux se mêlaient dans une atmosphère vibrante où le livre redevenait roi. Sous un ciel d’automne doux, la foule se pressait devant les portes du pavillon central. Des étudiants, sacs à dos en bandoulière, côtoyaient des familles venues parfois de très loin. «Nous avons fait le trajet depuis Sétif spécialement pour le salon», confie Naïma. «Mes garçons adorent les livres jeunesse, et c’est aussi l’occasion de leur faire découvrir la lecture autrement qu’à l’école», s’est-elle enthousiasmée. Les allées sont noires de monde. Les rires d’enfants se mêlent aux discussions passionnées entre visiteurs et éditeurs. Le pavillon jeunesse ne désemplit pas: ateliers, conversations, débats, concours de culture générale…autant d’activités qui captivent petits et grands. Yacine, étudiant en sciences politiques, les bras chargés d’ouvrages, explique: «J’aime venir ici parce qu’on trouve des titres qu’on ne voit pas ailleurs. J’ai acheté deux livres traduits de l’anglais et un recueil de nouvelles jordaniennes.»
Des éditeurs entre passion et contraintes
Cette année encore, plus de mille maisons d’édition venues d’une quarantaine de pays ont répondu présent. Entre les pavillons arabes -Égypte, Syrie, Liban, Tunisie- et les stands européens, l’offre est aussi foisonnante que diversifiée. Au stand de l’Entreprise nationale des arts graphiques (ENAG), le représentant, visiblement satisfait, souligne l’importance du public jeune: «Contrairement à ce que certains disent, les jeunes lisent! Ils sont curieux, ils posent des questions, ils achètent. C’est encourageant», assure-t-il. «Le défi, c’est de s’adapter à cette génération anglophone et connectée, sans perdre l’amour du livre papier», relève-t-il. La question du coût du papier revient souvent dans les discussions. Samir, éditeur indépendant, confie: «Depuis quelques années, les prix du papier ont triplé. On n’a pas le choix: on imprime moins, parfois en numérique, juste pour ne pas disparaître. Mais malgré tout, le public répond présent.» À quelques mètres, le pavillon de l’ANEP (Agence nationale d’édition et de publicité) met davantage l’accent sur l’héritage, l’histoire et les écrivains algériens. Selon un représentant de l’Agence, la démarche s’inscrit dans une logique de qualité plutôt que de quantité: «Nous œuvrons à fidéliser un public exigeant, attaché à la pertinence et à la profondeur de nos publications. Le SILA représente pour nous un espace de visibilité privilégié et un révélateur des tendances de lecture en Algérie.»
Un espace d’idées et de résistance
Cette 28ᵉ édition se déroule dans un contexte chargé de symboles: le 70ᵉ anniversaire du déclenchement de la Révolution du 1er Novembre, mais aussi un soutien affirmé à la cause palestinienne.
Le SILA 2025 a voulu mettre à l’honneur la littérature de résistance, à travers des conférences telles que «La Palestine dans la poésie algérienne» ou «Le cinéma face au sionisme». L’un des ouvrages les plus recherchés est sans conteste Les Épines et les Œillets, roman écrit en prison par Yahya Sinouar, ancien chef du Hamas. Dès l’ouverture, les files se sont étirées devant le stand qui le proposait. «J’ai lu des extraits sur Internet et je voulais absolument l’acquérir», raconte Amine, étudiant en géopolitique. «Ce n’est pas seulement un roman, c’est un témoignage de dignité et de résistance», poursuit notre interlocuteur. Beaucoup voient dans cette œuvre un écho à la littérature carcérale algérienne, notamment celle de Moufdi Zakaria, auteur de l’hymne national Kassaman et de La Flamme sacrée. «Les deux écrits sont nés derrière les barreaux, mais chacun porte le même cri de liberté», résume un conférencier lors d’un débat sur la littérature militante.
Entre numérique et nostalgie du papier
Le numérique s’impose doucement, sans pour autant supplanter le papier. «Je lis sur liseuse depuis un an, mais rien ne remplace le contact d’un vrai livre», avoue Nadia, enseignante d’anglais à Alger. Tahar, libraire venu de Mostaganem, abonde dans le même sens: «Les livres deviennent chers, c’est vrai. Mais quand on aime lire, on trouve toujours un moyen. L’État doit continuer à soutenir les éditeurs. Le livre, c’est un bien public.» Dans les allées, des lecteurs feuillettent des ouvrages avec une concentration presque méditative. Des poètes signent leurs recueils, des étudiants débattent d’histoire et de politique, autant d’images qui rappellent que le SILA est bien plus qu’un salon: c’est un lieu de vie intellectuelle.
Avec plus de 200 activités culturelles et littéraires programmées sur dix jours, le SILA 2025 poursuit son aventure jusqu’à la semaine prochaine. Les organisateurs s’attendent à une affluence record durant le week-end.
Pour Rachid, lecteur fidèle depuis quinze ans, c’est un moment attendu. «Ici, on sent battre le cœur du pays. Le livre, c’est notre mémoire, notre avenir», souligne-t-il avec émotion. Entre effervescence populaire et réflexion profonde, le Salon international du livre d’Alger s’impose, plus que jamais, comme le miroir d’une Algérie qui lit, qui débat et qui rêve.
Islam K.
