À l’heure où l’Algérie porte deux batailles vitales — la Palestine et le Sahara occidental — son élite se terre. Mutisme, prudence lâche, neutralité feutrée. Pendant que la nation se bat, l’intellectuel algérien contemple. Il n’éclaire plus, il n’affronte plus: il s’efface. Place vacante. Honte mémorielle.
Par Samir MÉHALLA
L’histoire retiendra peut-être un jour que l’Algérie n’a pas manqué d’ennemis, mais qu’elle a manqué d’élites au moment où l’ennemi cognait. Non pas une élite en exil : une élite en fuite. Fuite morale, fuite historique, fuite patriotique. Et c’est peut-être cela, la plus grave défaillance.
Il y a des temps où les nations se jugent à l’aune du courage de leurs penseurs. Le nôtre, aujourd’hui, se juge à l’aune de leur silence. Silence opportuniste, silence diplomatique, silence acheté. Pas un mot quand il faut tenir la ligne. Pas un front quand il faut monter au front. Après tout, pourquoi risquer sa respectabilité occidentale ou sa carte de résidence pour un peuple qu’on préfère tenir à distance ?
Ce n’est plus de la timidité : c’est de la compromission.
Lors de la décennie noire, ils avaient déjà donné un avant-goût de leur colonne vertébrale. Ils ont fui avec l’ardeur d’un touriste en correspondance. L’aéroport comme champ de bataille, le visa comme certificat moral. Et depuis l’étranger, ils n’ont pas parlé : ils ont gloussé. Ils se sont vendus au marché de l’indignation sur catalogue. Le patriotisme ? Un thème folklorique. La lutte ? Trop risquée. Ils n’aiment l’Algérie qu’à condition de pouvoir l’observer de loin, comme un objet d’étude, pas comme une patrie.
Aujourd’hui, rebelote. La Palestine brûle, le Sahara occidental se joue au millimètre stratégique, la reconfiguration géopolitique régionale accélère… et l’intellectuel algérien regarde sa montre. Attendre pour voir. Calculer. Ne pas froisser. Ne pas “perdre des opportunités.” Taire l’Algérie pour préserver sa carrière. Ils appellent ça “un équilibre”. Le peuple appelle ça une lâcheté.
Le pouvoir politique assume le front. La diplomatie porte le dossier. L’État tient la cohérence stratégique. Et pendant ce temps, l’élite — censée être la chambre haute de la conscience nationale — n’est plus qu’un vestibule d’opportunismes.
Ironie suprême : la relève vient d’en bas. Des anonymes. Des autodidactes. Des patriotes sans CV académique mais avec des tripes. Des créateurs de contenu que les “élites” méprisent… mais qui font ce qu’elles refusent de faire : défendre le pays, défendre sa parole, défendre sa fidélité historique.
Le smartphone remplace la chaire.
Le direct remplace la conférence.
Le peuple remplace les professeurs.
Voilà la vérité : l’élite algérienne n’est pas absente — elle s’est débranchée de la nation. Elle ne manque pas d’intelligence, elle manque de loyauté. Elle n’a pas perdu sa voix : elle l’a louée ailleurs.
Ce n’est plus un déficit intellectuel :
c’est une reddition morale.
Une élite qui ne défend pas son pays en temps de pression ne s’appelle plus “élite”.
Cela porte un autre nom : désertion en rase conscience.
S.M.
