La crise britannique de l’enseignement supérieur n’est pas une exception occidentale : elle résonne pleinement en Algérie.
Par S. Méhalla
Depuis trente ans, le pays a privilégié une politique du «tout-universitaire» qui a produit une armée de diplômés théoriques mais très peu de profils immédiatement employables. L’université, censée être un ascenseur social, s’est muée en impasse professionnelle : elle fabrique des dossiers, pas des compétences. On célèbre les inscriptions, pas l’intégration productive.
La société continue pourtant de fantasmer le diplôme comme symbole de réussite, tandis que les entreprises peinent à recruter des techniciens supérieurs, des opérateurs spécialisés, des ingénieurs de terrain, des artisans industriels ou des profils intermédiaires capables d’exécuter et non seulement de conceptualiser. Le fossé entre les besoins de l’économie réelle et les filières universitaires devient abyssal. Pendant que l’étudiant rêve d’un poste administratif, l’économie productive souffre d’une pénurie chronique de bras qualifiés.
Plus grave encore : on confond certification et compétence. Les centres de formation, ISET, écoles supérieures et universités agissent souvent en silos, déconnectés du tissu productif. L’appareil de formation est calibré pour délivrer des diplômes, pas pour délivrer de la valeur. Or aucune économie moderne ne se développe sans technicité, maîtrise du geste, expérience, culture du projet et lien organique avec l’entreprise.
Notre pays gagnerait immensément à valoriser les métiers, non comme choix par défaut, mais comme filière d’excellence nationale. Le pays manque plus de soudeurs industriels, d’automaticiens, de mécaniciens navals, de techniciens en énergie solaire, d’électromécaniciens, de spécialistes en maintenance ou en agro-transformation que de titulaires d’un master en économie théorique ou en droit administratif. Sans chaîne opérationnelle, la souveraineté économique reste un slogan.
Il ne s’agit pas d’enterrer l’université, mais de lui redonner une fonction économique claire : nourrir la croissance, soutenir l’industrie, transmettre des compétences reproductibles, générer de la valeur ajoutée. Ce qui manque n’est pas la jeunesse — elle est là, capable et disponible — mais un système qui la connecte au réel, au terrain, au geste productif.
Le véritable ascenseur social n’est plus le papier relié d’un diplôme, mais l’employabilité. Sans ce tournant stratégique vers les métiers et les qualifications pratiques, l’université restera une machine à fabriquer des déçus, et l’économie continuera de tourner au ralenti. Les nations qui avancent sont celles qui forment des bâtisseurs, pas seulement des diplômés.
S.M.
