L’entretien accordé à RT russe éclaire la continuité de la politique étrangère de Moscou : appui à la Syrie, médiation au Proche-Orient, ancrage africain et alliance sino-russe autour d’une “gouvernance mondiale juste”. Lavrov s’y exprime en stratège de la multipolarité.
Par la Rédaction de Crésus
La Syrie, partenaire historique et pivot régional
Dans son entretien accordé à la chaîne RT, le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov a longuement évoqué la situation syrienne et les relations bilatérales qui unissent Moscou et Damas depuis plusieurs décennies. Rappelant le rôle décisif de la Russie dans le maintien de l’État syrien au moment du conflit de 2011, il a affirmé que «notre pays a apporté une contribution considérable à la mise en place des bases de l’économie, de la sphère sociale et à la capacité de défense de la République arabe syrienne».
Lavrov a défendu la légitimité de l’intervention russe aux côtés du gouvernement syrien face à «une opposition poussée par l’Occident», tout en soulignant que la relation entre les deux pays «n’est pas conjoncturelle». Moscou poursuit aujourd’hui ses projets économiques et énergétiques avec Damas, dans une logique d’adaptation aux «conditions actuelles». Les bases militaires russes, vestiges de la coopération soviétique, ne sont pas menacées : «Nous n’y resterons pas contre la volonté des autorités syriennes», a précisé le ministre, évoquant leur possible reconversion en centres humanitaires destinés à acheminer des cargaisons vers l’Afrique et le Golfe.
Sur le plan politique, Lavrov a réaffirmé le principe de non-ingérence : «La Syrie exige catégoriquement qu’on cesse de s’ingérer dans ses affaires intérieures». Il a critiqué la présence de «forces étrangères dont la présence n’est pas toujours justifiée» et mis en garde contre les risques liés à la question kurde, susceptible selon lui de «faire exploser» la région si les revendications séparatistes sont encouragées.
Iran et Golfe : entre sanctions, diplomatie et recomposition
Interrogé sur la question iranienne, Lavrov a condamné la stratégie occidentale fondée sur les sanctions et le retrait du plan d’action global conjoint (JCPOA) signé en 2015. Selon lui, «ce n’est pas l’Iran qui a violé la résolution», mais bien les États-Unis, qui se sont retirés de l’accord en 2019. Le ministre russe a rappelé que les Iraniens avaient fait preuve de «souplesse et de créativité» dans les négociations, alors que «l’Occident recourait au chantage, au diktat et aux menaces».
Pour Lavrov, la position américaine et européenne trahit un déséquilibre structurel du système international : «L’Occident cherche délibérément à provoquer un grand conflit». Pourtant, il salue les efforts récents de rapprochement entre l’Iran et les pays arabes, notamment la normalisation avec l’Arabie saoudite. Il y voit le signe d’un «second souffle diplomatique» porté par la logique de sécurité collective dans le Golfe persique : «Nous souhaitons que tous les États côtiers renforcent leur confiance mutuelle et développent des projets bénéfiques».
Lavrov accuse certains acteurs occidentaux de vouloir raviver les divisions régionales : «Les Britanniques sont réputés pour leur méthode consistant à diviser pour régner». La Russie, à l’inverse, entend jouer un rôle de médiateur pragmatique entre Téhéran et ses voisins arabes.
L’Arabie saoudite : une coopération historique renouvelée
L’entretien a également mis en lumière les relations entre Moscou et Riyad, qui célébreront bientôt le centenaire de leur reconnaissance diplomatique. Lavrov a rappelé que «l’Union soviétique fut le premier pays à reconnaître l’Arabie saoudite», posant les bases d’une coopération fondée sur la confiance.
Les relations actuelles, a-t-il assuré, sont «excellentes». Un dialogue constant s’est instauré entre Vladimir Poutine et le prince héritier MBS, couvrant des secteurs variés : énergie, agriculture, industrie et investissements croisés. Sur le plan politique, Lavrov a salué la constance de la diplomatie saoudienne dans la défense de la cause palestinienne : «D’abord la création d’un État palestinien, puis la normalisation avec Israël».
Le ministre a aussi insisté sur la dimension culturelle et humaine du partenariat : environ 25 000 Russes effectuent chaque année le pèlerinage à La Mecque, et des échanges artistiques se développent, signe d’un dialogue «fondé sur le respect mutuel».
Le «second réveil» africain et la stratégie russe
Lavrov a consacré une partie importante de l’entretien au retour de la Russie en Afrique. Il a rappelé que les liens datent de la période de la décolonisation, lorsque l’URSS «aide à la création des États africains». Après la crise des années 1990, Moscou a rouvert plusieurs ambassades : «Huit nouvelles représentations diplomatiques seront rétablies d’ici quelques années».
Le chef de la diplomatie russe voit dans le continent un acteur stratégique de la multipolarité : «L’Afrique connaît un second réveil». Selon lui, le continent ne veut plus «exporter seulement ses matières premières», mais «les transformer sur place». Lavrov cite l’exemple donné par le président Abdelmadjid Tebboune, qui souhaite développer la production d’engrais en Algérie.
Cette orientation s’inscrit dans le cadre des sommets Russie-Afrique de 2019 et 2023, ainsi que du Forum du partenariat Russie-Afrique, dont la prochaine édition se tiendra en Égypte. Lavrov se félicite que les échanges commerciaux approchent les 30 milliards de dollars, même s’ils restent concentrés sur quelques pays. Il plaide pour une diversification accrue et une industrialisation locale, soutenue par la coopération technologique russe.
Libye, ONU et rééquilibrage mondial
Revenant sur la Libye, Lavrov a dénoncé «l’agression en violation de la résolution du Conseil de sécurité» qui, selon lui, a plongé le pays dans l’instabilité depuis 2011. Moscou continue à dialoguer «avec toutes les forces politiques importantes» et encourage un compromis entre l’Est et l’Ouest. «Nous espérons qu’un jour la Libye pourra retrouver une vie pleinement pacifique», a-t-il déclaré.
Le ministre s’est montré particulièrement critique à l’égard du fonctionnement du Conseil de sécurité de l’ONU, accusant l’Occident d’en avoir «privatisé» le secrétariat. Il regrette que «les cinq ou six postes clés» soient occupés par des représentants de l’OTAN, et dénonce les vetos américains systématiques sur les résolutions liées à la Palestine : «À cinq reprises, nous avons soumis un projet de cessez-le-feu. Chaque fois, les États-Unis ont opposé leur veto».
Lavrov souhaite que la voix du monde arabe soit mieux entendue à l’ONU, citant le rôle actuel de l’Algérie comme membre non permanent du Conseil de sécurité. Au-delà des Nations unies, il souligne l’intérêt croissant des pays arabes pour l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), y voyant «un espace prometteur pour l’architecture de sécurité eurasiatique».
Pour conclure, il a réaffirmé la vision russe d’un monde multipolaire fondé sur «une gouvernance mondiale juste», en partenariat avec la Chine et les pays du Sud. «Nos collègues arabes, a-t-il insisté, sont pour nous des partenaires très prometteurs dans la construction d’un ordre international fondé sur l’équilibre et la souveraineté».
Sergueï Lavrov, fidèle à sa ligne, a ainsi défendu une diplomatie de continuité : héritière du pragmatisme soviétique, mais attentive aux réalités multipolaires du XXIᵉ siècle. Son entretien avec RT illustre la stratégie russe d’ancrage dans les mondes arabe et africain, tout en cherchant à redéfinir les contours d’un ordre mondial affranchi de l’unilatéralisme .
R.C.
