Chanteur adulé en France, enfant de Constantine, Enrico Macias s’est transformé en symbole d’une normalisation rampante avec l’entité sioniste.
Soutien affiché à Tel-Aviv, propos violents sur CNews, jugements à charge contre les Palestiniens : son parcours illustre ce que dénonçait déjà Amimour dans Les occasions manquées. Quand la chanson sert de cheval de Troie à la diplomatie, c’est la mémoire algérienne et la dignité palestinienne qui sont visées.
Par Rédaction de Crésus d’après Les occasions manquées d’Amimour
La question de la normalisation avec l’entité n’est pas seulement une affaire de diplomates ou de chancelleries. Elle s’insinue dans la culture, dans les médias, dans l’imaginaire collectif.
L’auteur Amimour, dans son ouvrage Les occasions manquées (Dar El Kobia, Alger 2020 – Centre d’études de l’unité arabe, Beyrouth 2024), avait déjà mis en garde contre cette «normalisation douce», qui passe par les symboles culturels et les figures médiatiques. Deux décennies plus tard, l’actualité donne à son analyse une résonance nouvelle : le cas d’Enrico Macias.
Constantine : entre mémoire de résistance et figure controversée
Né Gaston Ghrenassia à Constantine, Enrico Macias a introduit dans la chanson française des accents andalous, séduisant un large public en France et ailleurs. Mais son soutien inconditionnel au sionisme a terni son image dans sa terre natale, où son nom cristallise un malaise : celui de voir une ville symbole de résistance — fief d’Ahmed Bey, dernier rempart contre l’occupation française, et patrie d’Abdelhamid Ben Badis, figure de la renaissance nationale — associée à un artiste accusé d’épouser la cause d’un État qui opprime les Palestiniens.
Pour Amimour, cet exemple illustre le cœur du problème : la normalisation ne se joue pas uniquement dans les traités internationaux, mais dans la mémoire et la culture. Elle transforme un chanteur populaire en vecteur de légitimation symbolique de l’entité sioniste.
La phrase qui choque : «les dégommer, peut-être même physiquement»
La polémique s’est ravivée lorsque, sur CNews en octobre 2023, Enrico Macias a tenu des propos d’une rare violence. En s’en prenant à des élus de La France Insoumise, il déclara qu’il fallait «les dégommer, peut-être même physiquement». Une phrase qui a provoqué l’indignation, déclenché des saisines auprès de l’Arcom, et posé la question : jusqu’où la violence verbale peut-elle être banalisée sur des plateaux de télévision ?
En septembre 2025, l’artiste a de nouveau suscité la controverse. Sur RTL, il affirma que «les Palestiniens ont eu mille fois l’occasion de faire la paix» mais qu’«ils n’ont jamais voulu la paix».
Derrière ce jugement simpliste, c’est toute une rhétorique de déni qui s’exprime : réduire un conflit asymétrique à la mauvaise volonté d’un peuple écrasé par l’occupation et l’apartheid. Ces propos, perçus comme une négation de l’histoire et des souffrances palestiniennes, alimentent l’idée d’une responsabilisation unilatérale des victimes.
La réponse internationale
Ces prises de position répétées ont fini par coûter à Macias sa réputation à l’international. En septembre 2025, son concert prévu en Turquie a été annulé sous la pression populaire, les organisateurs invoquant son soutien affiché à l’entité sioniste. D’autres voix, dans le monde arabe et en Algérie, appellent à maintenir cette vigilance : ne pas laisser l’art servir de cheval de Troie à une politique d’occupation.
Amimour voit dans ces épisodes une confirmation de sa thèse : le monde arabe échoue à transformer sa solidarité avec la Palestine en stratégie cohérente. Divisions entre régimes, complaisance de certaines élites, banalisation médiatique — autant d’«occasions manquées» qui affaiblissent la cause palestinienne.
La normalisation par la culture, souligne-t-il, précède et prépare toujours la normalisation officielle des États.
Il est temps de le dire sans détour : banaliser l’entité sioniste par la musique ou la télévision, c’est préparer son acceptation politique. Quand un chanteur de Constantine, terre de résistance et de renaissance, en vient à défendre l’indéfendable, à jeter l’opprobre sur les Palestiniens et à appeler à «dégommer» des opposants politiques, il ne s’agit plus seulement d’une polémique médiatique. C’est une bataille de mémoire.
Et cette mémoire, en Algérie comme ailleurs, n’est pas à vendre.
R.C.
