«La relation doit se fonder sur l’égalité et non sur la dépendance. L’Algérie ne demande pas la rupture, mais exige le respect de sa souveraineté.»
La tension diplomatique entre Alger et Paris continue de nourrir analyses et controverses. Sur France 24 Arabic, un débat réunissant deux spécialistes des relations internationales, Mohamed Ali Rebidj et Bassem Salem, a mis en lumière la profondeur des désaccords et la difficulté de renouer un dialogue serein entre les deux capitales.
Tout est reparti de la décision de la France de suspendre l’accord signé en 2013 sur l’exemption réciproque de visas pour les détenteurs de passeports diplomatiques et officiels. L’Algérie, estimant que Paris utilisait cette mesure comme une pression politique récurrente, a choisi d’y mettre fin définitivement. Pour Alger, il s’agissait d’un acte de souveraineté, afin de couper court à ce qu’elle considère comme une remise en cause permanente de sa dignité nationale. Cette rupture a marqué un tournant, révélant l’ampleur d’un malaise qui dépasse de loin la question des visas.
Dans l’émission, le politologue Mohamed Ali Rebidj a insisté sur le fait que «la France a souvent été à l’origine de ces crises successives», rappelant que le président Tebboune avait tendu la main à plusieurs reprises pour rétablir une relation fondée sur le respect mutuel. Mais, selon lui, Paris continue de multiplier les signaux contradictoires, notamment à travers des déclarations de responsables français jugées intrusives, allant jusqu’à exiger la libération de ressortissants algériens condamnés par la justice de leur pays. Un geste interprété à Alger comme une ingérence directe.
Une lecture européenne du différend
Face à cette lecture, l’avocat et chercheur politique, Bassem Salem a tenu à nuancer. Selon lui, la France agit aujourd’hui dans un cadre européen qui complexifie la relation bilatérale. Les positions de Paris sur le dossier du Sahara occidental ou sur la gestion des flux migratoires sont perçues comme des pressions, alors même que la France, rappelle-t-il, «ne peut se passer de l’Algérie sur le plan énergétique et sécuritaire». Il souligne également que l’escalade autour de la suspension des visas trouve sa source dans un enchaînement de malentendus et de mesures réciproques, alimentés par des considérations politiques internes, notamment à l’approche d’échéances électorales en France où l’immigration occupe une place centrale dans le débat.
Au-delà du différend conjoncturel, les intervenants ont reconnu que la relation algéro-française reste prisonnière d’un lourd héritage historique. Les blessures de la colonisation, la mémoire de la guerre d’indépendance et les débats récurrents sur la repentance empêchent une normalisation complète. À cela s’ajoute une méfiance persistante de part et d’autre, où chaque initiative est scrutée et parfois interprétée comme une provocation. Pour autant, l’émission a donné la parole à des voix appelant à dépasser cette logique de confrontation. La tribune publiée dans Le Monde par Chems-Eddine Hafiz et Jean-Paul Vesco, intitulée «La fraternité est la seule voie pour construire un avenir solidaire entre l’Algérie et la France», a été citée comme un exemple d’initiative pouvant ouvrir une brèche dans le mur de défiance. Selon eux, l’histoire et les liens humains entre les deux peuples imposent de renouer un dialogue basé sur la compréhension mutuelle.
Une relation entre nécessité et ressentiment
Mais ce vœu pieux suffira-t-il ? Mohamed Ali Rebidj avertit: «La relation doit se fonder sur l’égalité et non sur la dépendance. L’Algérie ne demande pas la rupture, mais exige le respect de sa souveraineté.» De son côté, Bassem Salem admet que «certains courants politiques en France, comme en Algérie, instrumentalisent cette tension à des fins internes», ce qui «complique la recherche d’un terrain d’entente».
Le débat reflète ainsi le dilemme d’une relation oscillant entre nécessité et ressentiment. Nécessité, car les deux pays sont liés par des intérêts économiques, énergétiques, sécuritaires et humains indéniables. Ressentiment, car l’Histoire et les divergences actuelles continuent de dresser des murs psychologiques et politiques.
À l’heure où d’autres partenaires internationaux courtisent l’Algérie, notamment la Chine, la Russie, l’Italie et la Turquie, la France risque de perdre une position privilégiée qu’elle croyait acquise. Pour Alger, il n’est plus question d’accepter une relation asymétrique ; pour Paris, l’urgence est de redéfinir une approche qui tienne compte des sensibilités algériennes.
La crise actuelle, exposée sur les écrans de France 24 Arabic, illustre moins une rupture définitive qu’un moment charnière. Reste à savoir si la volonté politique sera au rendez-vous pour transformer les appels religieux et civils à la fraternité en un véritable agenda diplomatique. Car entre l’Algérie et la France, l’alternative demeure la même depuis des décennies : construire un avenir commun sur la base du respect ou s’enfermer dans un cycle d’incompréhensions qui fragilise les deux rives de la Méditerranée.
Assia M.
