Alors que le réchauffement climatique transforme l’océan Arctique en une zone de plus en plus accessible, l’OTAN multiplie les missions scientifiques et militaires pour mieux comprendre un environnement stratégique où la Russie, forte de ses sous-marins nucléaires et de son arsenal militaire, accentue sa présence.
Par Rédaction de Crésus
À bord de l’Alliance, unique navire de recherche de l’OTAN, les scientifiques observent un océan en mutation. Les variations de salinité et de température modifient la façon dont le son se propage sous la surface. Or, pour détecter les sous-marins – notamment russes –, la maîtrise de l’acoustique est essentielle.
«Si vous ne comprenez pas l’environnement dans lequel vous déployez vos moyens, vous risquez de passer à côté de quelque chose», explique Gaultier Real, chef scientifique de l’expédition.
Le navire sillonne depuis Troms, en Norvège, jusqu’au large du Groenland, larguant capteurs et hydrophones pour modéliser la circulation des sons dans ces eaux. Ces données doivent permettre de perfectionner la chasse aux sous-marins, domaine redevenu prioritaire pour l’Alliance.
La menace des sous-marins russes
Depuis la guerre froide, Moscou entretient un savoir-faire reconnu dans la furtivité sous-marine. Aujourd’hui encore, ses sous-marins nucléaires, «très capables, très silencieux», selon le général américain Glen VanHerck, constituent un défi majeur pour l’OTAN, particulièrement dans l’Arctique.
Les experts rappellent que la Russie contrôle près de 50% du littoral arctique et que la flotte du Nord, basée dans la péninsule de Kola, reste le cœur stratégique de sa dissuasion nucléaire. De là, Moscou peut projeter ses sous-marins dans l’Atlantique Nord, menaçant potentiellement l’Europe et les États-Unis.
«Il est extrêmement important pour les pays de l’OTAN de savoir où se trouvent les sous-marins russes», insiste Katarzyna Zysk, spécialiste des affaires militaires arctiques à l’Institut norvégien de défense.
Le facteur climatique : un océan qui s’ouvre
Le changement climatique bouleverse la donne stratégique. La fonte des glaces libère de nouvelles routes maritimes et rend accessibles d’immenses ressources : hydrocarbures, gaz naturel, minerais et zones de pêche. Pour la Russie, l’Arctique n’est donc pas qu’un front militaire, mais aussi une manne économique.
Moscou mise sur cette ouverture pour renforcer ses échanges avec la Chine, qu’elle considère comme un «État proche de l’Arctique». Les deux pays y voient une opportunité de contourner les pressions occidentales et d’ancrer une coopération énergétique et commerciale.
Une militarisation croissante
Depuis plus d’une décennie, la Russie multiplie les bases et déploie de nouveaux systèmes d’armement dans la région : torpilles à propulsion nucléaire, missiles hypersoniques, aviation de patrouille maritime. Elle a également relancé la construction de brise-glaces militaires et civils, un domaine où elle dispose d’une avance considérable.
Pour l’OTAN, la vigilance s’impose. Les États-Unis ont réactivé leur Deuxième Flotte navale en 2018, tandis que la Norvège, le Canada et d’autres alliés renforcent leurs capacités de surveillance. Des avions de patrouille maritime P-8 américains et norvégiens quadrillent régulièrement le ciel de la mer de Barents et de l’archipel du Svalbard.
La Chine s’invite dans le Grand Nord
À cette compétition s’ajoute la présence croissante de la Chine. Ses navires de recherche, officiellement dédiés à l’exploration scientifique, sont soupçonnés de mener des opérations de reconnaissance et de cartographie sous-marine à visée militaire. Le Canada a récemment renforcé ses patrouilles aériennes pour suivre de près ces activités près de ses eaux territoriales.
Si l’Alliance atlantique a multiplié les exercices et les coopérations, plusieurs experts estiment qu’elle n’est pas encore prête à opérer durablement dans un Arctique en pleine mutation.
«C’est un changement mental dans notre manière de fonctionner, mais nous n’avons pas encore fait assez pour savoir comment agir dans cet environnement», reconnaît VanHerck.
La question n’est donc plus de savoir si l’Arctique sera un théâtre de confrontation stratégique, mais jusqu’où cette rivalité s’intensifiera. Une chose est certaine : dans cette région qui s’ouvre, les sous-marins russes continueront de hanter les profondeurs, et l’OTAN s’acharnera à les traquer.
R.C.
L’essentiel à retenir :
La fonte des glaces rend l’Arctique plus accessible et stratégique.
La Russie y maintient une supériorité sous-marine et militaire.
L’OTAN investit dans la recherche acoustique et la surveillance.
La Chine, discrètement, s’affirme comme un nouvel acteur du Grand Nord.
