L’audience criminelle restera sans aucun doute gravée dans la mémoire de tous ceux qui l’ont vécu dans la salle n° 02 de la cour d’Alger.
Par Redouane Hannachi
Tout le monde était d’ailleurs convaincu que l’affaire était montée de toutes pièces par le témoin oculaire dans qui était accusée au même titre que les inculpés et a purgée plus de quatre ans de la peine prononcée contre elle et qui était de l’ordre de cinq ans de prison ferme. Tout le monde était également convaincu que cette dernière entretenait des relations douteuses avec le principal accusé K. Mohamed Lamine connu sous le sobriquet de «Manchot», qui demeure toujours activement recherché par les services de sécurité car il fait l’objet d’un mandat international, suite à une ordonnance émanant du juge d’instruction chargé du dossier. Il a élu domicile à Paris, selon les dires de celle-ci. Le procès qui a duré plus de trois heures a été caractérisé par les déclarations contradictoires du témoin D. Houda alors gérante d’une agence de voyages sise à Alger, sur la base desquelles d’ailleurs, les accusés ont été arrêtés et écroués à la prison d’El Harrach avant d’être poursuivis en matière criminelle dans une affaire qui ne les concerne ni de près ni de loin.
Et pourtant, ils ont passé plus d’une année d’incarcération pour une accusation gratuite émanant d’un réseau spécialisé dans la contrefaçon et la mise en circulation de faux billets de banque des coupures de 1.000 dinars qui avait élu domicile dans une entreprise étatique, filiale de la SNTF. Cette dernière faisait circuler des billets de banque tout en sachant que ces derniers étaient contrefaits. En effet, tout a commencé le 27 février 2020 lorsque la brigade criminelle de la division centre relevant de la sûreté d’Alger, a été informé par le biais de l’ancien directeur des finances et de l’administration de Rail Logistic, filiale de la SNTF, a décidé de déposer plainte après que l’une de ses collaboratrices a découvert au niveau de l’entreprise un sachet en plastique de couleur noire contenant des faux billets.
Faux billets de 1000 DA
Le responsable a tenu à préciser à travers sa déposition que dans le cadre de son travail et de la mission qui lui a été confié, a inspecté l’agence des voyageurs au niveau du Square port Saïd que gérait Mme D. Houda où lui et ses deux auxiliaires ont pu découvrir deux sacs en plastique, contenant des billets de banque suspects, de coupures de 1000 dinars.
Aussitôt alertés, des enquêteurs de la brigade criminelle se sont immédiatement rendus sur les lieux accompagnés par leurs collègues de la brigade scientifique. Au moment où les premiers se sont chargés d’auditionner toutes les personnes s’y trouvant, les autres se sont chargés de prélever les indices pouvant aider l’enquête préliminaire. Une enquête qui s’est soldée par l’arrestation du témoin qui était alors accusé dans cette affaire et qui a agi en «professionnel» en matière de falsification. Les investigateurs, ont récupéré leux sacs qui contenaient respectivement 3.866.000 dinars et 5.000.000 dinars en faux billets. Tout était donc réuni contre cette dernière ayant élaboré un plan machiavélique pour incriminer des personnes innocentes et sauver son complice qui n’est autre le chef du réseau. Les policiers ne se sont pas arrêtés. Ils ont poursuivi leur enquête jusqu’à récupérer d’autres preuves tangibles contre elle. Ils ont ainsi réussi en un laps de temps mettre la main sur son véhicule de marque Hyundai, alors stationné au niveau du quartier populaire d’Oued Koriche et des sommes importantes de billets falsifiés (300.000 dinars), 11 000 autres dissimulés dans son sac à main, deux billets de 1000 dinars dans son portefeuille et 4 000 dinars dans son pantalon (la fouille a été opérée par une enquêtrice de la police judiciaire).
Complicités
Lors de l’enquête policière, l’ex- directeur a déclaré aux enquêteurs que la mise en cause l’a contacté par téléphone et lui a affirmé que l’agent H. Salim qui travaille au sein de l’agence qu’elle gérait s’est rendu à la CPA d’Alger centre pour le dépôt d’une importante somme d’argent que lui ont remis deux clients originaires d’Oran. Et au moment où il s’apprêtait à quitter la banque, il a été rappelé par l’agent de sécurité pour lui faire savoir que le premier responsable de l’institution bancaire a été informé que parmi les billets réceptionnés plusieurs se sont avérés contrefaits». Paniqué, ce dernier a immédiatement pris attache avec la concernée qui l’a rappelé quelques temps pour le rassurer que «tout est rentré dans l’ordre pour la simple raison qu’elle est intervenue et la situation a été régularisée». Suite à quoi, les responsables ont décidé d’informer le directeur général qui leur a donné des directives pour récupérer les clés du coffre-fort mais cette dernière leur a déclaré qu’elle les avait oublié à la maison et que son frère allait les lui ramener. La mise en cause a par ailleurs suggéré à une de ses auxiliaires de déclarer d’étayer ses dires dans le but de gagner du temps. Après s’être rendus compte que la concernée est directement impliquée, les policiers ont établi un procès-verbal dans lequel elle a nié tous les faits qui lui ont été reprochés. Elle a affirmé que ce sont les deux mis en cause Ali. R et son gendre B.Moncef qui lui ont remis l’argent falsifié avec qui elle aurait diné dans un restaurant pas loin de l’ex-palais de la justice d’Abane Ramdane.
Aveux
Aveux pris, les enquêteurs ont informé le procureur de la République près le tribunal de Sidi M’hamed qui leur a donné des directives pour présenter toutes les personnes suspectes, à leur tête l’intéressée qui a indiqué: «Ces sommes faramineuses m’ont été remises par mon ami K Mohamed El Amine qui était accompagné de deux hommes qui habitent en France».
Elle a tenu à préciser au procureur puis au juge d’instruction près la même juridiction que son ami le Manchot m’a chargé de garder les sacs chez elle. Lors de leurs passages à la barre, les deux accusés ont nié tous les faits qui leur ont été reprochés au cours de l’enquête préliminaire et l’instruction judiciaire arguant : «Nous n’avons rien à voir dans cette affaire monsieur le président. Nous jurons par Dieu le Tout Puissant qu’on ne lui a jamais remis ces sommes faramineuses». Et d’ajouter les larmes aux yeux : «Nous vivons à l’étranger et nous n’avons pas besoin de falsifier des billets de banque pour s’enrichir. Elle nous colle des étiquettes. Certes nous l’avons rencontré et sollicité pour l’achat des billets du Hadj mais nous n’avons jamais parlé avec elle dans ce sens».
Appelée à la barre pour donner sa version des faits, le témoin (femme) qui était accusée n’a pas pu faire face aux questions qui lui ont été posées par le président, les conseillers, le procureur général, les avocats de la défense, l’avocat de la partie civile et les quatre membres du jury. Inquiète, cette dernière qui jetait des regards évasifs çà et là répondait : «Cela fait plus de cinq ans, je ne me rappelle pas ! Je ne sais pas ! Les faits remontent à longtemps, je ne peux pas me rappeler de tout». Aux questions sur ses liens avec K Mohamed Lamine, elle répondait à chaque fois, qu’il était «un simple ami».
Prenant la parole, l’avocat de la partie civile qui représentait Rail Logistic a affirmé que les faits sont formels et a émis le vœu que l’entreprise soit dédommagée par rapport aux préjudices qui lui ont été causés suite à cette affaire. Il a par ailleurs insisté sur l’acceptation de la constitution de la société en qualité de partie civile pour demander une réparation matérielle. Dans son réquisitoire, le procureur général a estimé que toutes les preuves légales et matérielles relatives à l’accusation étaient réunies notamment en ce qui concerne la possession et la mise en circulation de faux billets à travers les différents quartiers et institutions implantés à Alger.
Soulagement
Le procureur a enfin requis vingt ans de réclusion criminelle à l’encontre des mis en cause qui sont restés bouche bée et de leurs parents et proches dont la sœur de R. Ali qui est venue de France spécialement pour assister au procès de son frère. Cette dernière n’a pas cessé tout au long des débats de lancer en direction du témoin : «Dites la vérité Mme ! Vous risquez de briser des foyers avec vos déclarations mensongères!». Les deux avocats de la défense ont au cours de leurs plaidoiries insisté sur l’acquittement de leurs clients en déclarant: « Nos clients sont innocents des faits qui leur sont reprochés ! Ils ne sont concernés ni de près ni de loin dans cette affaire montée de toutes pièces par une des accusés qui est aujourd’hui le témoin oculaire, dans le seul but de disculper le chef de la bande (Le manchot) qui demeure activement recherché et avec lequel elle entretenait relations douteuses». Après les délibérations, le même président donne lecture des réponses aux questions posées.
Le tribunal a répondu par non à la culpabilité des mis en cause et oui à l’unanimité aux circonstances atténuantes et donc à l’acquittement au profit des deux accusés. L’assistance a applaudi le verdict prononcé, les membres du tribunal se retirent, la salle d’audience se vide et les innocents pressent les policiers pour les évacuer vers l’établissement pénitentiaire d’El Harrach afin de récupérer leurs papiers personnels et quitter leurs cellules.
R.H.