Si la nouvelle offensive stratégique de Moscou en Afrique s’est d’abord manifestée sous un angle militaire, avec le déploiement de l’Africa Corps dans plusieurs pays du Sahel, elle s’accompagne aujourd’hui d’une véritable offensive économique.
Par S. M.
Derrière les uniformes et les blindés, c’est une stratégie d’ancrage durable par l’investissement, le contrôle des ressources et l’influence économique qui se déploie dans cette région fragilisée mais riche en sous-sols et en leviers géostratégiques.
Ressources naturelles : la vraie bataille
Le Sahel regorge de richesses minières : or, uranium, manganèse, pétrole, gaz. Des secteurs largement convoités depuis des décennies par les multinationales occidentales — françaises notamment — mais désormais dans la ligne de mire de Moscou.
En Centrafrique, la Russie a déjà ouvert la voie : la société Midas Ressources, proche du Kremlin, y exploite plusieurs gisements aurifères dans le cadre de contrats opaques mais lucratifs, accompagnés d’une présence militaire pour « sécuriser » les zones minières. Un modèle de cogestion armée-économie que le Kremlin transpose aujourd’hui au Mali et au Burkina Faso, où les premiers accords d’exploration aurifère et de partenariat énergétique ont été signés.
L’idée est simple : sécurité contre concessions. En échange d’une assistance militaire (formation, armement, protection des hauts dirigeants), les États sahéliens livrent à des sociétés russes des droits d’exploitation très étendus.
Infrastructures et logistique : l’autre levier d’influence
Au-delà des mines, la Russie s’intéresse aussi aux infrastructures stratégiques : aéroports militaires, routes logistiques, pipelines potentiels, ports intérieurs. L’objectif est de se positionner sur des nœuds économiques, souvent négligés par les pays occidentaux ou les institutions financières internationales, et de bénéficier d’une rente d’influence locale.
Des projets de réhabilitation d’axes ferroviaires au Mali et au Soudan sont évoqués, parfois en coopération avec la Chine dans un schéma triangulaire Moscou–Pékin–capitaux africains.
Le Sahel devient donc un laboratoire d’alternatives aux anciens circuits de dépendance post-coloniale : plus militarisé, plus bilatéral, souvent opaque, mais aussi perçu comme plus respectueux de la souveraineté locale.
Une diplomatie du troc : sécurité contre ressources
Le modèle russe au Sahel repose sur un échange direct, parfois informel : Protection des régimes contre accès aux ressources, Formation militaire et armement contre concessions minières, Soutien politique et médiatique contre marchés publics et logistiques.
Ce mode opératoire, très pragmatique, séduit certains dirigeants sahéliens, lassés des conditionnalités imposées par les institutions occidentales (FMI, Banque mondiale) ou l’Union européenne, souvent accusées d’ingérence ou de paternalisme.
Dans plusieurs pays, cette dynamique crée un rééquilibrage géopolitique : les élites militaires au pouvoir préfèrent des partenariats stratégiques non contraignants, même au prix d’un désengagement des bailleurs historiques.
Les limites : opacité, dépendance et instabilité
Cependant, cette stratégie économique présente des failles. Elle repose souvent sur des accords non transparents, exclus du débat public.
Les bénéfices économiques pour les populations restent marginaux : peu d’emplois créés, répartition inégale des revenus, fiscalité très avantageuse pour les opérateurs russes.
En cas de changement de régime ou de soulèvement populaire, ces contrats peuvent devenir des foyers de tensions, accusés de brader les ressources nationales au profit d’une puissance étrangère.
À terme, cette stratégie pourrait donc créer une nouvelle forme de dépendance, plus militaro-industrielle que coloniale, mais tout aussi déséquilibrée.
L’économie comme bras armé de la diplomatie russe
La présence russe au Sahel ne se limite pas à des mercenaires ou à des symboles d’opposition à l’Occident. Elle s’enracine dans une vision économique structurée, dans laquelle le contrôle des ressources naturelles, des infrastructures et des partenariats commerciaux constitue un levier de pouvoir durable.
Si cette stratégie séduit plusieurs États en quête de stabilité, elle pourrait aussi poser les bases d’un nouvel ordre asymétrique, où les ressources africaines nourriraient avant tout des intérêts géopolitiques étrangers.
Reste à savoir si les peuples du Sahel, confrontés à la pauvreté, à l’insécurité et à la marginalisation économique, tireront un jour les dividendes de ce réalignement stratégique. À défaut, l’histoire pourrait bien se répéter, sous d’autres drapeaux.
S.M.