En juin 2025, l’Algérie figure toujours sur la liste grise du Groupe d’action financière (GAFI), au même titre que plusieurs pays en développement sous «surveillance renforcée». Officiellement, il s’agit de pays dont les dispositifs de lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme présentent encore des «lacunes stratégiques». En réalité, cette persistance soulève des interrogations d’ordre plus politique que technique.
Par R. Malek
Une lutte ancienne mais sous-estimée
L’Algérie n’a pas attendu les injonctions internationales pour s’engager dans cette bataille. Dès 2014, elle fut le premier pays africain et l’un des tout premiers au monde à criminaliser le paiement de rançons aux groupes terroristes, une mesure avant-gardiste destinée à tarir les sources de financement du djihadisme sahélien. Cette avancée, saluée à l’époque par de nombreuses chancelleries, aurait dû servir de levier pour réévaluer la position de l’Algérie sur les listes du GAFI.
Depuis 2019, une série de procès retentissants ont marqué la volonté de l’État d’éradiquer la corruption systémique : des anciens Premiers ministres, des oligarques de premier plan, ainsi que des figures emblématiques de l’ancien régime ont été poursuivis et condamnés. L’architecture législative s’est modernisée, les contrôles de la Banque d’Algérie ont été renforcés et plusieurs organismes régulateurs ont vu le jour pour assainir la sphère financière.
Des critiques techniques… ou un agenda politique ?
Malgré ces efforts tangibles, le GAFI continue de pointer du doigt des failles : transparence insuffisante sur les bénéficiaires effectifs, supervision incomplète de certains secteurs non bancarisés, coopération internationale jugée encore timide. Ces remarques, qui s’inscrivent dans une grille d’analyse technocratique, peuvent difficilement justifier à elles seules le maintien prolongé de l’Algérie dans une telle catégorie.
Une lecture plus lucide amène à penser que cette classification résulte aussi d’une volonté de contrôle géopolitique déguisée. L’Algérie dérange : son système bancaire reste relativement fermé aux grandes logiques financières globalisées ; sa diplomatie, résolument souverainiste, échappe à certaines alliances euro-atlantiques et sa posture économique indépendante agace plus qu’elle ne rassure.
L’Union européenne, relais d’un soft power coercitif ?
Il convient ici de s’interroger sur l’alignement automatique de l’Union européenne sur les listes du GAFI. Cet alignement renforce de facto la marginalisation financière de pays comme l’Algérie, en instaurant des barrières invisibles : restrictions sur les flux bancaires, réticence des investisseurs et réputation ternie auprès des partenaires internationaux. Cela revient, sans le dire, à utiliser le droit international financier comme outil de pression douce.
On ne peut ignorer non plus l’existence de forces occultes et de réseaux d’influence, peu soucieux du politiquement correct, qui œuvrent pour maintenir certains États du Sud global sous tutelle indirecte, en usant d’arguments techniques pour masquer des considérations fondamentalement politiques.
Réformer, oui. Se soumettre, non.
Les recommandations récentes du FMI, saluant les perspectives de reprise économique à court terme tout en appelant à une conformité accélérée, montrent que des marges de progrès existent. Mais réduire les efforts algériens à un simulacre serait non seulement injuste, mais aussi politiquement contre-productif.
Le véritable enjeu est double : il s’agit à la fois pour l’Algérie de poursuivre ses réformes avec rigueur, et pour les institutions internationales de revoir leurs pratiques parfois biaisées. La crédibilité du système global de gouvernance financière en dépend.
L’Algérie ne demande pas de traitement de faveur, mais un traitement équitable. Son engagement contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme est réel, constant et structurant. La reconnaissance de cet effort doit sortir du prisme sélectif de la suspicion, pour s’inscrire dans une logique de partenariat juste, respectueux et équilibré. Faute de quoi, les appels à la bonne gouvernance risquent de n’être qu’un paravent pour des intérêts plus obscurs.
PJ : classification des pays par le GAFI (FATF) en date de juin 2025 :
Liste noire (Pays avec des défaillances stratégiques importantes, nécessitant des contre‑mesures):
-Corée du Nord
-Iran
-Myanmar.
Liste grise (Pays sous surveillance renforcée s’engageant à combler des lacunes dans leur système de LBC/FT):
-Algérie
-Angola
-Bolivie (ajoutée en juin 2025)
-Bulgarie
-Burkina Faso
-Cameroun
-Côte d’Ivoire
-République démocratique du Congo
-Haïti
-Kenya
-Laos
-Liban
-Monaco
-Mozambique
-Namibie
-Népal
-Nigeria
-Afrique du Sud
-Soudan du Sud
-Syrie
-Venezuela
-Vietnam
-Vierges (Royaume‑Uni) (ajoutées en juin 2025)
-Yémen.
Changements récents (plénière de juin 2025)
Pas de changement à la liste noire.
Sur la liste grise :
Ajouts : Bolivie et Îles Vierges britanniques.
Sorties : Croatie, Mali et Tanzanie
