Plutôt qu’un appel sincère à un partenariat apaisé, la résolution de Valérie Boyer semble répondre à une logique politicienne, à des considérations électoralistes et à une nostalgie postcoloniale difficile à dissimuler.
Sous couvert d’un élan pour une « réconciliation lucide et équilibrée » entre la France et l’Algérie, la récente proposition de résolution présentée au Sénat par la sénatrice Valérie Boyer révèle surtout une posture politique empreinte d’unilatéralisme, de mémoire sélective et d’ingérence assumée.
Si le texte invoque les déclarations d’Alger de 2012 et 2022, censées bâtir un partenariat sur des bases de respect mutuel et d’histoire partagée, il s’en détourne en exigeant de l’Algérie des gestes mémoriels, judiciaires et politiques sans réciprocité véritable.
La sénatrice commence par rappeler les avancées françaises en matière de reconnaissance historique, citant les cas de Maurice Audin, Ali Boumendjel ou encore Larbi Ben M’hidi. Mais ces reconnaissances, aussi importantes soient-elles, ne devraient pas être brandies comme monnaie d’échange pour contraindre l’Algérie à une repentance symétrique et calibrée selon les sensibilités françaises. La révolution algérienne, avec ses milliers de morts, ses disparus, ses traumatismes, ses tortures et ses massacres, ne se résume pas à un inventaire comptable des souffrances.
Une question d’ingérence
Plus grave encore est la remise en question explicite de la souveraineté algérienne. L’évocation des accords d’Évian pour dénoncer l’absence d’indemnisation des biens expropriés frôle l’anachronisme diplomatique. Depuis l’indépendance en 1962, l’Algérie, comme toute nation libre, a choisi son chemin économique. L’idée d’un « juste retour » exigé soixante ans plus tard fait fi de l’histoire postcoloniale, de la réalité des relations internationales, et de l’évolution des rapports bilatéraux.
Mais c’est surtout sur le terrain des droits humains que la résolution s’aventure dangereusement. En appelant à la libération immédiate de Boualem Sansal et au retrait des mandats d’arrêt contre Kamel Daoud, la sénatrice franchit une ligne rouge : celle qui sépare la solidarité avec des intellectuels de l’instrumentalisation politique de leur sort. Ces appels, sans considération pour la complexité du contexte intérieur algérien, relèvent plus de l’ingérence que d’une réelle défense des libertés.
Ce que la proposition passe sous silence, c’est le regard porté par l’Algérie sur les multiples blessures laissées par 132 années de colonisation. Aucun mot sur les exactions commises pendant la conquête, les enfumades, les spoliations, les discriminations systémiques. Aucun mot non plus sur les attentes algériennes concernant les archives, les essais nucléaires ou les crânes des résistants toujours conservés en France. La réconciliation mémorielle ne peut être crédible que si elle est fondée sur la reconnaissance des douleurs, non sur la mise en accusation unilatérale.
La hiérarchisation de la mémoire
Quant à l’appel à instituer officiellement une commémoration le 5 juillet dédiée aux victimes européennes à Oran, il s’inscrit dans une tentative de repositionner la mémoire coloniale en France, en valorisant certaines victimes tout passant sous silence les responsabilités historiques du colonialisme. Cette approche hiérarchisée de la mémoire, où l’émotion française prime sur la complexité algérienne, ne peut mener qu’à des crispations supplémentaires.
Plutôt qu’un appel sincère à un partenariat apaisé, la résolution de Valérie Boyer semble répondre à une logique politicienne, à des considérations électoralistes et à une nostalgie postcoloniale difficile à dissimuler. Elle rompt avec l’esprit de dialogue voulu par les deux pays à travers les commissions mixtes d’historiens et les échanges parlementaires. Elle ravive des blessures mal cicatrisées et ignore le droit souverain d’un État à gérer ses affaires internes selon ses propres lois et priorités.
La mémoire ne peut être un instrument de domination diplomatique. Elle mérite nuance, respect et humilité. Une réconciliation véritable entre la France et l’Algérie passera non par des résolutions imposées, mais par une écoute réciproque, loin des injonctions et des procès à sens unique. À l’heure où les deux pays partagent des défis communs – migration, terrorisme, coopération économique – il serait temps de cesser d’agiter les fantômes pour regarder enfin l’avenir.
Assia M.
