Le 24 juin 2025, Téhéran célèbre une «victoire inconditionnelle» contre l’État sioniste, malgré les frappes dévastatrices ayant ciblé Natanz et Fordo…
Par Samir MÉHALLA
Dans l’ombre, le chef d’état-major sioniste prévient : «La campagne iranienne n’est pas terminée, une nouvelle phase est à venir».
Cette contradiction résume l’essence d’un conflit où la guerre ouverte cache une guerre d’usure aux objectifs plus profonds: démanteler l’État iranien tel qu’il existe depuis 1979.
Deux scénarios :
– Le changement du régime iranien par élimination des élites révolutionnaires (Gardiens de la Révolution, scientifiques nucléaires), comme lors des frappes du 13 juin ayant tué 253 militaires et 380 civils.
– La transformation en État failli en frappant les infrastructures critiques (nucléaires, défense, communications), amplifiant les crises économiques et sociales qui secouent l’Iran depuis des années.
Les vulnérabilités de l’Iran : Entre consolidation et effondrement
Le Président russe Vladimir Poutine observe avec réalisme : «En Iran, il y a une consolidation de la société autour des dirigeants» après les frappes. Cette unité masque pourtant des fractures profondes :
– L’érosion économique : les sanctions ont réduit les exportations pétrolières de 2,5 millions à 400 000 barils/jour entre 2017 et 2020, étranglant la population iranienne.
– La contestation endémique : les mouvements comme «Femme, Vie, Liberté (2022) révèlent un rejet croissant du moralisme d’État, surtout chez les jeunes urbains.
Pourtant, le régime survit par :
– La répression ciblée : l’armée et les Bassidjis contrôlent les points névralgiques, neutralisant les soulèvements avant qu’ils ne s’étendent.
– L’effet de cliquet sécuritaire : chaque frappe sioniste légitime la militarisation de la société et l’élimination des dissidents sous couvert de «guerre nationale».
L’opposition iranienne : une mosaïque éparpillée
L’opposition iranienne peine à incarner une alternative crédible.
Selon l’agence Reuters, elle se divise en quatre pôles :
– Monarchistes, Retour à la dynastie Pahlavi Diaspora, élites âgées, Mémoire divisée du Shah (modernisation vs répression SAVAK) |
– Mujahidein-e Khalq (MEK) Nationalisme laïc, Exilés, Rejet populaire pour collaboration avec l’Irak (1980-88) |
– Mouvements ethniques, Autonomisme (Kurdes, Baloutches), Minorités régionales, Répression féroce et manque d’unité
– Réformistes islamiques, Démocratie dans le cadre de la République, Classes moyennes urbaines, Écrasés après 2009 (Mouvement Vert) |
Le Front National, héritier de Mossadegh, symbolise l’échec des libéraux à s’imposer. Interdit depuis 1981, il survit clandestinement mais sans lien avec les masses rurales. Les libéraux, issus de la bourgeoisie éduquée (comme Mehdi Bazargan), sont pris en étau entre les conservateurs (Gardien de la Révolution, clergé) et les révolutionnaires (partisans de la ligne dure).
Parallèles historiques : le spectre du Shah et l’ombre d’Hitler
– Le Piège du Shah : Le régime actuel reproduit les erreurs de Mohammad Reza Pahlavi :
– Modernisation autoritaire : la «Révolution Blanche» (années 1960) a bouleversé les structures agraires, aliénant le clergé et les paysans, tout en nourrissant une corruption endémique.
– Répression aveugle : la SAVAK, police secrète du Shah, a torturé des milliers d’opposants, créant un terreau pour Khomeiny.
Aujourd’hui, les Gardiens de la Révolution jouent le rôle de la SAVAK, mais avec une efficacité redoublée par les technologies de surveillance.
La Rhétorique du Diable : En 2015, Benjamin Netanyahu avait provoqué un tollé en déclarant que le Mufti de Jérusalem avait «inspiré à Hitler l’extermination des Juifs». Cette instrumentalisation de l’Histoire ressurgit quand Recep Tayyip Erdoğan compare Netanyahu à Hitler – un parallèle explosif dans un conflit où chaque camp se perçoit en victime existentielle.
Le jeu des alliances : pourquoi l’opposition russe soutient l’État sioniste ?
Alors que Poutine propose une médiation Russie-Iran, l’opposition russe (de Navalny à Khodorkovski) soutient unanimement l’État sioniste. Ce paradoxe s’explique par :
– Un ennemi commun : le Kremlin, allié de Téhéran, incarne l’autoritarisme que combattent les libéraux russes.
– Une convergence laïque : les opposants russes voient en l’État sioniste un rempart contre l’islamisme, associé au pouvoir de Poutine.
Cette alliance, tacite, illustre la recomposition des lignes idéologiques : la Realpolitik l’emporte sur les principes.
Le retour de l’agression : la légitimation de la guerre préventive
L’attaque sioniste du 13 juin 2025 s’inscrit dans une doctrine de «légitime défense anticipée», forgée depuis les frappes contre Osirak (1981) et le réacteur syrien (2007). Ce principe contredit la définition classique de l’agression (Art. 39 de la Charte de l’ONU), qui exige une «attaque armée» avérée.
Pourtant, les États-Unis ont validé cette doctrine en joignant leurs frappes à celles des sionistes le 21 juin (Opération Marteau de Minuit). Le message est clair : le droit international plie devant la menace nucléaire.
La guerre Iran-État sioniste n’est pas un conflit conventionnel, mais une lutte pour redéfinir l’ordre régional et les normes internationales. Si Téhéran célèbre sa résistance, le sioniste mise sur l’érosion longue du régime – un calcul risqué, car l’effondrement de l’Iran pourrait enfanter un chaos pire que la Syrie.
Comme le résume un analyste téhéranais: «Le régime a survécu à Saddam, aux sanctions et aux révoltes. Mais face à la combinaison de la guerre, de la rue et des divisions internes, même les montagnes peuvent trembler».
S.M.
– 950 morts iraniens (dont 40% de civils) attestent de la violence des frappes.
– Le traité Iran-Russie de janvier 2025, sans clause de défense mutuelle, montre les limites de l’alliance face à Israël.