Dans un contexte de plus en plus instable, cette fragmentation pourrait affaiblir l’influence collective des pays musulmans dans les foras internationaux. Elle laisse planer le doute sur la capacité du monde islamique à s’imposer comme acteur unifié sur l’échiquier mondial
Dans une région en proie à une nouvelle déflagration géopolitique, où l’agression militaire sioniste contre l’Iran depuis le 13 juin a cristallisé les tensions, la réaction conjointe de vingt-trois pays à majorité musulmane a marqué un tournant diplomatique. Mais derrière cette unité affichée, de nombreuses absences notables interrogent. Maroc, Tunisie, Liban, Sénégal, Mali, Syrie, Yémen, entre autres, ont choisi de ne pas s’associer à cette initiative de condamnation. Le silence ou la prudence de ces nations mérite une lecture approfondie.
La première explication réside dans les équilibres politiques internes et les réalignements géopolitiques en cours. Le Maroc, par exemple, engagé dans un processus de normalisation avec l’entité sioniste depuis les accords d’Abraham, évite toute prise de position qui pourrait compromettre ses nouveaux partenariats stratégiques. Cette ambivalence traduit le malaise des pays ayant ouvert des canaux de coopération avec l’entité sioniste, désormais pris entre solidarité régionale et intérêts bilatéraux.
D’autres absences relèvent de la complexité des situations internes. La Tunisie, plongée dans une crise institutionnelle, ou encore le Liban, fragmenté par des clivages confessionnels et politiques, sont paralysés par leurs instabilités respectives. Quant au Yémen, ravagé par une guerre civile, et la Syrie, encore isolée sur la scène régionale malgré un timide retour au sein de la Ligue arabe, leur mutisme reflète autant l’isolement diplomatique que l’impuissance logistique.
Dans la sphère africaine, le désengagement de pays historiquement solidaires des causes arabes et musulmanes comme le Sénégal, le Mali, ou encore la Guinée peut étonner. Toutefois, plusieurs de ces nations sont actuellement tournées vers des priorités sécuritaires et économiques internes, notamment face à la menace terroriste et aux transitions politiques incertaines. Leur prudence pourrait également s’expliquer par une volonté d’éviter de s’immiscer dans un conflit de grande ampleur aux ramifications internationales.
Par ailleurs, certaines grandes puissances musulmanes d’Asie, à l’instar de l’Indonésie ou de la Malaisie, n’ont pas été associées à cette initiative. Leur absence, bien que discrète, interroge. Elle pourrait s’expliquer par une diplomatie plus prudente ou par le choix de maintenir des positions neutres face à un conflit régional dont les implications dépassent leurs zones d’influence directe. Le poids économique de certains partenaires occidentaux ou asiatiques pourrait également inciter ces pays à la réserve.
Géopolitique de la division
Dans cette conjoncture délicate, le positionnement des pays musulmans face à l’agression contre l’Iran reflète aussi les divergences doctrinales qui traversent l’Organisation de la coopération islamique (OCI). Le clivage entre États sunnites et chiites, longtemps atténué dans les déclarations officielles, refait surface en filigrane dans les décisions diplomatiques. Certains pays hésitent à défendre un régime iranien perçu comme hégémonique ou déstabilisateur dans la région, notamment en Irak, au Liban ou au Yémen. Cette complexité confessionnelle s’ajoute aux influences extérieures, notamment américaines et européennes, qui exercent une pression sur les capitales les plus exposées économiquement.
Ce paysage diplomatique morcelé révèle un monde musulman fragmenté, où les intérêts nationaux, les dépendances économiques et les repositionnements stratégiques pèsent désormais plus lourd que la solidarité idéologique. Si vingt-trois pays ont uni leur voix pour dénoncer l’agression sioniste et appeler à la désescalade, la pluralité des défections souligne l’absence d’un front uni face à une crise régionale majeure.
Dans un contexte de plus en plus instable, cette fragmentation pourrait affaiblir l’influence collective des pays musulmans dans les foras internationaux. Elle montre surtout que la question palestinienne, hier ciment de l’unité arabo-musulmane, est aujourd’hui concurrencée par des considérations nationales divergentes, laissant planer le doute sur la capacité du monde islamique à s’imposer comme acteur unifié sur l’échiquier mondial.
Assia M.