Retailleau «se situe dans la droite ligne d’une tradition française hélas toujours vivace : le refus obstiné, contre vents et marées, contre l’évidence même, contre ce qu’il est convenu d’appeler le cours de l’histoire, de l’indépendance d’un Etat algérien au sud de la Méditerranée».
Une expulsion impossible ? L’influenceur Doualemn, de son vrai nom Boualem Namane, est sorti libre, mardi dernier, du centre de rétention administrative du Mesnil-Amelot (Seine-et-Marne). «Il est assigné à résidence avec des conditions particulièrement strictes. Mais il a la volonté de les respecter pleinement», a assuré son avocat Me Jean-Baptiste Mousset. Deux jours après sa sortie de son lieu de rétention, le ministre de l’Intérieur, Bruno Retailleau, toujours aussi vindicatif, promet à nouveau d’expulser cet influenceur. «Nous le représenterons aux autorités algériennes. La responsabilité est celle des autorités algériennes. Je redis que nous avons un accord qui a été signé par la France et par l’Algérie, volontairement. Au terme de cet accord, quand un individu a des documents, est identifié comme un national, côté français ou côté algérien, pour la France ou l’Algérie, le droit c’est de le reprendre», a annoncé jeudi sur BFMTV, Retailleau au cours d’un point presse tenu depuis la Gare du Nord.
Pour rappel, début 2025, après lui avoir retiré son titre de séjour en vertu d’une procédure d’urgence, Retailleau a procédé à son expulsion vers l’Algérie, qui l’a ensuite renvoyé en France, considérant que la France n’avait pas respecté le cadre légal exigé en de telles circonstances. Placé en CRA, Doualemn avait finalement été libéré après que la justice administrative a suspendu son expulsion, puis annulé son OQTF (obligation de quitter le territoire français), et enjoint les autorités à réexaminer sa situation. Il avait par la suite été de nouveau interpellé fin mars à Montpellier où il réside, avant d’être placé en CRA. Le 25 mars, le tribunal administratif de Paris s’était refusé à suspendre la mesure d’expulsion dont il fait l’objet, considérant qu’il «ne justifiait ni de liens d’une intensité particulière avec ses enfants majeurs et avec ses petits-enfants ou d’une communauté de vie avec sa compagne, ni d’une intégration professionnelle inscrite dans la durée». Doualemn a été condamné par le tribunal de Montpellier à 5 mois de prison avec sursis pour avoir appelé, sur son compte Tiktok, à infliger «une sévère correction» à des opposants algériens. Il a fait appel de cette condamnation.
Retailleau brocardé par un historien français
L’historien Alain Ruscio, a publié le 18 juin, une tribune dans l’hebdomadaire le Nouvel Obs sous le titre évocateur «Le retaillisme, maladie sénile de l’Algérie française» et dans laquelle il brocarde les observatoires de la vie politique française qui ont cru discerner dans le discours de Retailleau à l’égard de l’Algérie «une nouveauté» ajoutant qu’ils «se sont trompetés lourdement». Selon Ruscio, le locataire de la Place Beauvau «se situe dans la droite ligne d’une tradition française hélas toujours vivace : le refus obstiné, contre vents et marées, contre l’évidence même, contre ce qu’il est convenu d’appeler le cours de l’histoire, de l’indépendance d’un Etat algérien au sud de la Méditerranée». Égrenant tous les hommes politiques, certains de premier plan, depuis la guerre d’Algérie à nos jours, cet historien rappelle un fait. «Pendant cent vingt-quatre ans, jusqu’à la nuit du 1er novembre 1954-début de la guerre d’indépendance- la majorité des Français ont vécu dans une douce illusion», écrit-il. Et de citer De Gaulle, Pierre Mendès France, Michel Poniatowski, Soustelle et un certain Valéry Giscard D’Estaing devenu plus tard président.
Pour rappel, le 17 mars dernier, l’Algérie a refusé la liste des noms d’une soixantaine d’Algériens à expulser que la France lui a soumise quelques jours auparavant. Une démarche «rejetée sur la forme et le fond» par le gouvernement algérien, selon un communiqué du ministère des Affaires étrangères. «Les autorités algériennes ont décidé de ne pas donner suite à la liste soumise par les autorités françaises» et les ont «invitées à suivre le canal d’usage (pour une telle procédure) en l’occurrence celui établi entre les préfectures et les consulats», peut-on lire dans ce communiqué. Sur la forme, les autorités algériens ont estimé que la France «ne pouvait pas unilatéralement et à sa seule discrétion remettre en cause le canal traditionnel de traitement des dossiers d’éloignement», qui est celui qui relie chaque préfecture française au consulat algérien de sa zone. Sur le fond, Alger a rappelé l’existence d’un protocole d’accord datant de 1994, relié à une convention bilatérale signée en 1974, «qui demeure le cadre de référence principal en matière consulaire entre les deux pays».
Il est important, pour l’Algérie, de «veiller au respect des droits de personnes faisant l’objet de mesures d’éloignement», poursuit le communiqué. Enfin, Retailleau a lancé le 18 juin dernier, et ce, pour une durée de 48 heures, une vaste opération contre l’immigration irrégulière qui mobilise 4000 membres policiers, gendarmes, douaniers et militaires, en particulier dans les gares et les bus. De même qu’il a saisi la justice après la vidéo d’un imam qui menace de vouloir «dicter une fatwa» contre un ancien Premier ministre.
Mahmoud Tadjer