Par R. Malek
Né un 30 novembre 1941 à Port-aux-Poules (actuelle Marsat El Hadjadj), en pleine Seconde Guerre mondiale et à la veille du débarquement allié en Afrique du Nord, Denis Martinez n’est pas seulement un témoin de l’histoire, il en est un peintre, un sculpteur, un poète, un résistant par l’art. Il a vu le jour entre mer et terre, sur cette rive algérienne où se sont entremêlées les racines andalouses de ses ancêtres, l’amour de la nature transmis par son grand-père, et le goût des couleurs qu’il hérita de son père, peintre en bâtiment. Sa mère, quant à elle, lui transmit l’attachement au sol et à la famille, une affection simple mais fondatrice, ancrée dans la chaleur du terroir.
Ce mélange d’héritages populaires, d’influences méditerranéennes et de préoccupations sociales façonnera l’homme et l’artiste, dans un parcours de vie aussi riche que profondément enraciné dans l’histoire contemporaine de l’Algérie.
De la peinture au combat
Dès l’enfance, entre Oued El Djemaa et Relizane, Denis découvre le rythme des saisons agricoles et la culture de la vie bédouine. Plus tard, il rejoint sidi Bel Abbes ( Tassala) puis Oran, où la force des paysages et la diversité culturelle de l’Ouest algérien nourrissent déjà son imaginaire.
En 1957, alors que la guerre d’indépendance bat son plein, il intègre l’École des Beaux-Arts d’Alger. Blida devient alors son port d’attache. Son engagement profond pour l’indépendance de l’Algérie et sa proximité avec le FLN, le désigne comme cible de l’OAS. Sur les conseils de son père, il quitte l’Algérie pour Paris, où il parachève sa formation artistique, mais sans jamais rompre avec son pays.
L’enseignant, le bâtisseur d’une conscience artistique nationale
En 1963, dans une Algérie libre mais encore en reconstruction, Denis Martinez revient et devient professeur à l’école nationale des Beaux-Arts d’Alger. Il y enseigne pendant des décennies, formant des générations d’artistes algériens à l’exigence, à l’imaginaire et à l’ouverture.
Sa première exposition personnelle, en 1964 à Alger, fut préfacée par le poète Jean Sénac. Une alliance naturelle : entre ces deux figures militantes de la culture algérienne, la poésie devient un prolongement de la peinture, et inversement.
Aouchem : tatouer la mémoire
En 1967, avec Choukri Mesli, Denis cofonde le groupe Aouchem (le « tatouage »), un collectif qui puise son inspiration dans les signes millénaires du Tassili, les symboles amazighs, et les écritures anciennes. Contre une vision officielle et uniforme de l’art national, Aouchem revendique un retour aux racines et une ouverture vers le monde. Le signe, chez Martinez, devient non seulement un motif graphique, mais un acte de mémoire et d’identité, une forme de résistance.
De ce mouvement naîtra un courant unique en son genre : les « Peintres du signe », où l’abstraction dialogue avec l’écriture arabe, le tifinagh et les formes tribales.
L’art dans la cité, le peuple sur les murs
Durant les années 1970 et 1980, Denis multiplie les interventions artistiques publiques : fresques murales à Maâmora et au port d’Alger, fontaine en céramique monumentale à Blida, performances avec ses étudiants à In Amenas ou en Kabylie. L’art sort des musées pour rejoindre la rue, la place publique, les regards de ceux qu’on oublie souvent : les paysans, les nomades, les enfants des quartiers populaires.
Exil et fidélité
Lorsque la « décennie noire » ensanglante l’Algérie des années 1990, Denis Martinez, menacé par la horde terroriste et profondément affecté par l’assassinat de nombreux intellectuels et artistes, quitte Alger en 1994. Il s’installe à Marseille, mais ne tourne jamais le dos à son pays. Il y revient dès 2000 pour des festivals, des performances, des projets collaboratifs avec la jeunesse.
Professeur à l’École d’art d’Aix-en-Provence jusqu’en 2006, il devient une figure respectée de la scène artistique française tout en continuant à porter haut les couleurs de l’Algérie, sur les murs comme sur les toiles.
Un passeur entre les mondes
Denis Martinez est peintre, poète, performeur, mais surtout témoin d’un siècle algérien, entre douleur et beauté. Ses œuvres, visibles en Algérie et en France, tissent une géographie du cœur entre les dunes du Tassili, les vents de Kabylie, les cicatrices de l’exil et les utopies populaires.
En 2023, la grande rétrospective « Actes de vie » à Alger fut un hommage national à ce géant de la création.
Une œuvre d’amour et de révolte
L’art de Denis Martinez est une lettre d’amour à l’Algérie, mais aussi une interpellation. Il refuse les enfermements identitaires, les récupérations politiques, les esthétiques figées. Il veut que l’art parle, bouge, blesse, guérisse. Entre les pigments et les signes, c’est la voix d’un homme libre qui s’élève, portée par les vents du pays, les douleurs de l’exil, et les rêves d’une jeunesse toujours debout.
R.M.