La décision présidentielle du 18 mai 2025 de régulariser le commerce informel du «cabas» ou «trabendo» marque un tournant historique dans la gestion économique algérienne.
Par Samir MÉHALLA
Pourtant, cette mesure soulève une question importante : comment financer ces micro-importations sans alimenter le marché noir des devises, dont la prime atteint désormais 64% – l’une des plus élevées au monde ?
Face à ce défi, la proposition d’un double taux de change officiel apparaît comme une piste controversée.
Le cabas, symptôme d’une économie en déséquilibre
Le commerce du cabas, générant 2 à 3 milliards de dollars annuels, implique des centaines de milliers de jeunes algériens.
Il comble quelques lacunes du marché formel en important des produits de seconde nécessité (hygiène, alimentation), des articles introuvables localement ou trop spécialisés (cosmétiques, électronique). Contrairement aux discours antérieurs, il ne s’agit ni de réseaux mafieux ni d’optimisation fiscale, mais d’une réponse spontanée aux défaillances structurelles de l’économie, selon les spécialistes.
L’échec de la répression
En 2024, les raids des douanes et la saisie systématique de produits (Nutella, shampoings, croquettes pour animaux) ont montré leurs limites. Ces mesures coercitives n’ont pas éradiqué le phénomène, mais ont ruiné des milliers de petits opérateurs. La reconnaissance par l’État de cet échec a conduit à la légalisation du statut d’auto-entrepreneur pour les trabendistes.
Avec 61,73 milliards de dollars circulant hors des circuits bancaires et un dinar surévalué selon le FMI, le marché parallèle prospère. La Banque d’Algérie limite les transferts légaux à 7 500 euros/an, créant une pénurie de devises.
Le double taux de change : Une solution économique ou un coup de dés ?
– Taux subventionné (T1) : Réservé aux importations essentielles (médicaments, blé, entrants industriels).
– Taux marché (T2) : Aligné sur le cours parallèle (environ 260 DZD/euro contre 150 DZD/euro officiel), applicable aux biens non prioritaires (parfums, ananas, électroménager…)
L’économiste Mahfoud Kaoubi plaide pour ce mécanisme : Régulariser l’administratif sans résoudre le financier et consacrer la dualité des marchés.
Antécédents internationaux : Leçons ambiguës
– Égypte : Réduction de 20 % du marché noir en 2021 grâce à un taux dédié au tourisme. Mais corruption aux points de vente.
– Venezuela : Effondrement en 2018 après la segmentation pétrole/biens de luxe, accentuant l’hyperinflation.
– Iran : Maintien des subventions pour l’alimentation et la pharmacie, mais pénurie chronique de devises pour le secteur secondaire.
Mise en Œuvre proposée
– Fonds Spécial : Alimenté par les recettes du T2 et l’épargne de la diaspora (3 à 5 millions de personnes, potentiel de 3,75 milliards d’euros) .
– Cartes d’auto-entrepreneur : Plafonnées annuellement pour canaliser les demandes de devises.
Les enjeux d’une réforme polarisante
– Réduction du marché noir : Un T2 compétitif capterait les appareils de la diaspora et des trabendistes, essentiellement la première parallèle.
– Gain fiscal : Formalisation de 2-3 milliards de dollars d’importations, avec collecte de TVA et droits de douane.
– Protection des réserves : Les réserves (44,5 milliards de dollars en 2024) seront préservées pour les secteurs vitaux via le T1.
Arguments contre
– Corruption et fraude : Risque de détournement du T1 vers le T2, comme au Venezuela.
– Complexité administrative : Classification arbitraire des biens essentiels vs superflus, et gestion de deux circuits.
– Distorsions concurrentielles : Les grandes entreprises accédaient au T1, tandis que les petits commerçants subissaient le coût du T2.
Priorité pour l’Algérie ? Alternatives et prérequis indispensables
La surévaluation du dinar reste le nœud du problème. Sans ajustement structurel, le double taux ne serait qu’un pansement temporaire, comme l’a montré l’échec des changements multiples dans les années 1980-1990. Le ministre des Finances Laaziz Faïd l’admet : «L’éradication du marché parallèle nécessite la conjugaison des efforts de plusieurs institutions».
Conditions de succès
- Gouvernance renforcée :
– Autorité indépendante de contrôle des appareils.
– Plateforme digitale de traçabilité (blockchain) pour éviter les détournements.
- Accompagnement social :
– Formation des trabendistes aux normes et accès au microcrédit.
- Diversification économique :
– Réduction de la dépendance aux hydrocarbures (20,7 % du PIB), développement de l’agroalimentaire et des services à valeur ajoutée.
Alternatives immédiates
– Légalisation du cabas : Décidée en mai 2025, elle offre un statut légal et des marchés dédiés, entraînant la logique répressive.
– Contrôles ciblés : Vérifications aléatoires post-importation sur la qualité des produits, plutôt que saisies aux frontières.
– Augmentation des allocations touristiques : Passées à 750 euros/voyageur en janvier 2025 pour canaliser une partie de la demande.
Le double taux de change pourrait être un outil de transition pour désintégrer le marché noir et intégrer le cabas dans l’économie formelle. Mais il n’est viable que s’il s’inscrit dans une réforme globale incluant :
– Un désengagement progressif de la rente. Les hydrocarbures irriguent 85% des crédits via la BEA, étouffant l’initiative privée.
– Une vision à long terme : Le plan Vision 2050 doit prioriser la transformation productive, non la gestion monétaire.
Comme le résumé du think tank CARE : «La bonne question n’est pas de savoir comment contrôler le commerce du cabas, mais pourquoi il existe». L’Algérie est à la croisée des chemins : choisira-t-elle le pragmatisme économique ou la reproduction des erreurs passées ?
La réponse déterminera si le double taux sera un tremplin… ou un piège.
S.M.
