Avec l’essor de l’intelligence artificielle, du cloud et de l’analyse de données, les armées dépendent de plus en plus des technologies issues du secteur privé. Une mutation profonde qui place désormais les entreprises technologiques au centre des rivalités géopolitiques.
Les dépenses militaires mondiales ont atteint un niveau record de 2 630 milliards de dollars en 2025. Mais selon Djallal Bouabdallah, expert en transformation digitale et en cybersécurité, le chiffre le plus préoccupant n’est pas celui-ci.
Dans une analyse publiée sur son compte LinkedIn, le fondateur de Digital Bridges souligne que l’accélération actuelle des dépenses militaires repose désormais largement sur des technologies développées par le secteur civil.
Pendant des décennies, l’innovation technologique suivait un chemin bien connu : les laboratoires militaires mettaient au point des technologies qui finissaient par transformer la vie civile. Internet ou le GPS, tous deux issus de programmes du Pentagone, en sont des exemples emblématiques.
Actuellement, la dynamique s’est inversée. Les géants du cloud, de l’intelligence artificielle et de l’analyse de données ne se contentent plus d’alimenter l’économie numérique : ils contribuent également à l’évolution des capacités militaires.
«L’innovation stratégique n’est plus uniquement produite par les États. Elle provient désormais largement de l’écosystème technologique civil», explique l’expert.
Des budgets militaires de plus en plus numériques
Cette transformation se reflète clairement dans les budgets. En effet, le budget informatique du Pentagone pour 2026 atteint environ 66 milliards de dollars, dont plus de 20% consacrés à l’intelligence artificielle. Les dépenses liées au cyber, elles, s’élèvent à 14,3 milliards de dollars, en hausse par rapport à l’année précédente.
À l’échelle mondiale, le marché de l’intelligence artificielle appliquée au domaine militaire devrait presque doubler d’ici à 2030, passant de 9,3 milliards de dollars en 2024 à près de 19,3 milliards.
Pour Djallal Bouabdallah, ces chiffres montrent que les technologies numériques ne constituent plus un simple soutien aux systèmes militaires traditionnels. Elles deviennent progressivement l’infrastructure centrale des armées.
Trois modèles technologiques
Face à cette mutation, les grandes puissances développent des stratégies distinctes.
Aux États-Unis, le modèle repose sur une forte collaboration entre l’écosystème technologique et la défense. Des entreprises comme Microsoft, Amazon ou Palantir fournissent des infrastructures cloud, des outils d’analyse de données et des solutions d’intelligence artificielle utilisées par les institutions militaires.
La Chine, de son côté, privilégie une stratégie de fusion civilo-militaire pilotée par l’État. L’objectif est d’intégrer les technologies numériques dans l’ensemble de l’appareil militaire, du commandement stratégique aux systèmes opérationnels.
En Europe, l’approche reste plus hybride, combinant financement public et innovation privée. Des start-ups spécialisées dans l’IA appliquée à la défense, à l’image de Helsing, illustrent cette nouvelle dynamique.
Dans la région Mena, les budgets militaires figurent parmi les plus élevés au monde, représentant en moyenne 4,3% du PIB. Une part croissante de ces investissements est désormais orientée vers les technologies numériques et les capacités cyber.
La fin du mythe de la neutralité technologique
Cette évolution soulève également une question majeure : celle de la neutralité technologique. «Une technologie n’est jamais totalement neutre», rappelle l’expert. Le même algorithme de reconnaissance faciale peut servir à déverrouiller un smartphone… ou à identifier des individus dans une zone de conflit.
Dans ce contexte, les compétences technologiques deviennent elles-mêmes des ressources stratégiques. La compétition pour les talents en intelligence artificielle et en cybersécurité ne se joue plus seulement entre entreprises, mais également entre États.
Quand la puissance devient numérique
La puissance d’un État ne se mesure plus uniquement à la taille de son armée ou à son arsenal militaire. Elle dépend désormais de sa capacité à maîtriser les infrastructures numériques : cloud, données et intelligence artificielle.
Les budgets militaires financent ainsi moins d’équipements classiques et de plus en plus de lignes de code. Souvent sans l’avoir anticipé, les entreprises technologiques se retrouvent désormais au cœur des équilibres géopolitiques contemporains.
Synthèse Smail Rouha
