Le regard porté sur l’Algérie dans le Ramses 2026, dirigé par Thierry de Montbrial et Dominique David, s’inscrit dans une tradition bien connue : celle d’une géopolitique de surplomb, rigoureuse dans ses enchaînements, élégante dans ses formules, mais trop souvent aveugle à la réalité vécue des États qu’elle prétend décrypter.
Le chapitre consacré à l’Algérie n’échappe pas à cette illusion.
La séquence 2013–2020 est décrite comme une «catalepsie» du pouvoir.
Le diagnostic n’est pas faux : l’AVC d’Abdelaziz Bouteflika a figé l’État, vidé la décision, concentré les ressources dans un trou noir institutionnel. Le quatrième mandat fut une anomalie politique. Le cinquième, une faute morale. Le Hirak surgit alors comme une vague sans chefs, sans mots d’ordre, mais avec une force tellurique rare, mettant à nu un système arrivé au bout de sa légitimité symbolique.
Là où l’analyse du Ramses devient fragile, c’est lorsqu’elle réduit la suite à une simple «recomposition contrôlée». L’élection de Tebboune en décembre 2019 n’a certes pas inauguré une rupture révolutionnaire. Mais elle n’a pas non plus été une simple restauration. Avec la fin du cycle Gaïd Salah et la réorganisation autour de l’état-major, l’État algérien a cherché avant tout à réparer, stabiliser, remettre en marche — ce que les analyses extérieures sous-estiment systématiquement.
Car pendant que les experts comptaient les sièges perdus à l’Union africaine ou l’échec de l’adhésion aux Brics, un autre chantier, moins spectaculaire mais plus structurant, était engagé : celui de l’économie réelle et du contrat social.
L’Algérie nouvelle ne se résume pas à sa diplomatie. Elle se lit aussi dans des choix concrets. Le lancement de l’exploitation du minerai de fer de Gara Djebilet, longtemps resté un fantasme stratégique, constitue un tournant industriel majeur. Il ne s’agit pas seulement d’un projet minier, mais d’une tentative de ré-industrialisation lourde, pensée sur plusieurs décennies, intégrant transformation locale et infrastructures.
Dans cette logique, le réseau ferroviaire occupe une place centrale dans les dossiers suivis personnellement par le président Tebboune : désenclavement du Sud-Ouest, liaisons minières, intégration territoriale. Là encore, peu de discours, beaucoup de béton, de rails et de délais respectés. Ce n’est pas une révolution, c’est une reconstruction patiente.
Sur le plan social, les décisions prises rompent avec le dogme austère souvent recommandé par les institutions et les experts. La mise en place d’une allocation chômage pour les jeunes, mesure inédite dans l’histoire du pays, répond à une réalité sociale explosive. La relance massive de la politique du logement, toutes formules confondues, vise à apaiser une société urbaine sous tension permanente. La hausse du salaire minimum (SNMG) traduit une volonté claire : diriger une partie de la rente vers le bas, au risque assumé de tensions budgétaires.
Ces choix sont-ils parfaits ? Non. Sont-ils soutenables à long terme sans diversification plus profonde ? La question reste ouverte. Mais les ignorer, comme le fait implicitement le Ramses, revient à analyser l’Algérie comme si elle était immobile — ce qu’elle n’est plus.
Au volet international, l’Algérie obéit moins à une vision idéologique qu’à des équilibres d’intérêts mouvants. Sa diplomatie est faite d’axes flous, parfois contradictoires, mais dictés par une obsession constante : éviter l’alignement, préserver des marges de manœuvre, ne jamais s’enfermer dans une alliance exclusive. Ce n’est pas de l’indécision, c’est une stratégie de prudence forgée par l’histoire.
Le Sahel n’est pas une arrière-cour perdue, mais une zone de risques que nul ne contrôle plus vraiment. La Palestine n’est pas un slogan usé, mais un marqueur identitaire profond. La France n’est pas qu’un bouc émissaire, elle est aussi une relation intime, conflictuelle, diasporique. Le Maroc n’est pas seulement un rival stratégique, mais un miroir anxiogène dans lequel se reflètent cinquante ans de méfiance et d’animosité de la part du Makhzen.
La grande faiblesse du texte du Ramses est là : il croit expliquer l’Algérie sans jamais accepter une évidence pourtant simple. On ne connaît jamais la réalité d’un pays si l’on n’y vit pas. Si l’on ne le gouverne pas. Si l’on n’en subit pas les remous, les peurs, les arbitrages impossibles.
Ces analyses ne sont pas mensongères. Elles sont partielles. Ce sont des hypothèses bien écrites, rationnelles, mais fondamentalement extérieures. Du prêt-à-penser stratégique, utile pour les cénacles, insuffisant pour comprendre un pays réel.
L’Algérie ne se lit pas dans les rapports. Elle se vit. Et c’est précisément ce que les échiquiers géopolitiques oublient toujours.
S. Méhalla
